Danse
Choc des cultures au Ballet de Lorraine

Choc des cultures au Ballet de Lorraine

04 mars 2022 | PAR Antoine Couder

Au programme, deux pièces traversant le XXème siècle avec Trisha Brown (Twelve Ton rose 1996) et Tatiana Julien (Decay 2021). Et quelques belles questions de danse et de transmission.

C’est forcément une bonne nouvelle (il y en quelques unes) que d’apprendre l’entrée au répertoire du Ballet de Lorraine de cette formidable pièce de la chorégraphe Trisha Brown. Extraite du cycle « musique »,  Twelve to Rose reprend et approfondit plusieurs pistes déjà explorées pour atteindre un degré de formalisation inédit   : douze corps mis en danger par leur propre flow dans des équilibres au millimètre soutenant l’impulsion centrifuge de leurs bras, tête et pieds, dans un ballet organique, mélange de réactivité et d’impulsion. Tout ce qui a révolutionné la scène dans les années 1970 et qui est aujourd’hui devenu une matière classique pour les jeunes danseurs du Ballet, confronté ici à une sorte de retour vers le futur. 

Réactivité

Sous la houlette de la Trisha Brown Company, Kathleen Fisher et Katrina Warren, se sont chargés des répétitions, des gestes et de « l’esprit » de la pièce : précision, jeux de transfert de poids, subtil engagement des corps « touchés glissés », successivement déliés et superposés, défiant la partition d’Anton Webern, ici interprété live par les musiciens de l’Orchestre de l’Opéra national de Lorraine. Au final, une rencontre au sommet entre d’un côté une musique qui s’affranchit des règles et une chorégraphie qui répond à son faux-chaos en rétablissant et jouant avec l’équilibre harmonique, réinventant de mille et une façons cette capacité à habiter l’onde qu’elle peut produire, dans son impulsion lyrique comme dans ses silences. Une belle leçon de contrepoint travaillée six semaines durant avec Fisher et Warren qui ont infusé ces réflexes de réactivité et de croisement des corps dans un processus inédit de « répétition-digestion-appropriation ». Inédit parce que se pose ici l’énorme question de la transmission d’une tradition qui a aujourd’hui perdu de sa toute-puissance. « Avant, la parole venait d’en haut. Le chorégraphe indiquait la technique à suivre et il fallait s’y plier » remarquent Petter Jacobsson et Thomas Caley, respectivement Directeur général et coordinateur de recherche du Ballet de Lorraine. La créativité alors produite stimulait l’imagination et l’énergie de l’interprète, mais restait au service des indications précises de la chorégraphie.

Roue libre

Rien de tout cela n’a beaucoup de sens aujourd’hui, le régime des subjectivités de l’interprète s’étant totalement inversé. Les orientations se sont multipliées et aucune ne prime sur les autres, au point que la créativité du danseur est souvent convoquée très directement pour coproduire les pièces. L’excellence d’une technique particulière qui nourrissait la complicité artistique entre le chorégraphe et ses interprètes n’est donc plus un élément pertinent de transmission. On peut s’en désoler. Mais la plupart des intervenants, répétiteur et interprètes semblent à l’inverse vivre de belles expériences dans leurs rencontres impromptues . Les premiers dans la promesse d’apporter du sang neuf au patrimoine. Les seconds en tirant de ces moments disruptifs une matière à nourrir leur pratique. Et c’est bien l’idée qui nous traverse devant  Decay  (décomposition), la nouvelle création de Tatiana Julien (vue chez Boris Charmatz et Olivia Grandville) qui se joue de la masse du ballet pour faire miroiter des individualités en roue libre.

Magie fugace

Les geste simples, presque anecdotiques occupent l’attention tandis que le ballet de 25 danseurs est transporté en différents états esthétiques qui se frottent aux références et semblent s’acoquiner avec les images des maîtres anciens  : un peu de Mozart, de Brueghel et de Jérôme Bosch, jusqu’aux souffrances du jeune Werther vues des backrooms transgenres. Dans ce qui ressemble parfois à une cour de récréation ou une séance d’art-thérapie, affleure sans cesse une parole militante qui questionne et retourne les injonctions de la société.  Beaucoup de choses -trop peut-être- se bousculent, nous bousculent. On se demande si ne resurgit pas ici cette vieille tradition élitiste qui consiste effrayer le bourgeois. Mais c’est une première et il faut méditer sur le temps donné aux œuvres. Si l’on digère Twelve Ton rose depuis 25 ans, améliorant, renouvelant ses ressources, on ne fait qu’aborder Decay, chorégraphie tout juste née. Alors oui, on a parfois l’impression d’être pris en otage par le sous-texte « engagé » de la chorégraphe et, surtout, par sa sous-utilisation des potentialités du ballet. Mais, on ne peut nier son exploration aiguisée du mouvement, cette magique fugace qu’elle donne à voir et  transforme en masse organique ce chaos laissé pour compte, le chaos des subjectivités. En dépit d’un démarrage improbable, cette suite de tableaux porte la pièce vers l’opéra (bande-son retravaillée à partir de Purcell, clin d’œil à Pina Bausch) et apporte un vent de lyrisme sur une scène qui se veut justement « anti tout » et d’abord anti-lyrique. Pour le coup, c’est une belle performance d’écriture.

En ce sens, la réussite de cette affiche tient moins aux qualités respectives de ces deux pièces que dans la mise en perspective que leur succession permet ici : vertige des changements de paradigmes, interrogations sur la capacité des chorégraphes à laisser une trace et, in fine, joie partagée avec les interprètes de traverser des mondes qui s’ignoraient et finissent par s’emboîter.

 

Photos :© Laurent Philippe

 

 

 

 

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Antoine Couder
Antoine Couder est journaliste. Il est l’auteur de « Fantômes de la renommée (Ghosts of Fame) », sélectionné pour le prix de la Brasserie Barbès 2018. Il prépare actuellement une biographie de Jacques Higelin (Ed. du Castor Astral, septembre 2022) ainsi qu'un roman musical, à paraître cet été 2022 aux éditions de l'Harmattan.

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