Danse
[BERLIN] Avec « nicht schlafen », Platel tient son public éveillé

[BERLIN] Avec « nicht schlafen », Platel tient son public éveillé

25 janvier 2017 | PAR Samuel Petit

À la Haus der Berliner Festspiele, Alain Platel et sa compagnie Les Ballets C de la B sondent avec réussite les origines de l’humanité, entre collectif et individualités.

Le chorégraphe et metteur en scène belge Alain Platel est un peu chez lui à Berlin: en plus d’avoir vu deux de ses productions invitées au prestigieux festival « Theatertreffen » en 2004 et 2014, il est aussi depuis 2006 membre honoraire de la presitgieuse Akademie der Künste – l’académie des Arts.
Sa dernière production, nicht schlafen, créée en septembre 2016 à la Ruhrtriennale, et dont la tournée passe par 44 autres villes à travers l’Europe faisait ainsi la semaine passée un arrêt attendu à Berlin.

Esthétiquement, nicht schlafen ne déroge pas au style sombre qui a rendu célèbre Platel: la scénographie de la belge Berlinde de Bruyckere rappelle certains tableaux romantiques dépeignant des paysages ravagés au sortir d’une bataille. Les carcasses immenses de chevaux, les pattes en l’air donnent le ton morbide et violent.
Sur la musique mystérieuse du compositeur Steven Prengels, avec ses sons de cloches de vaches, des ombres apparaissent finalement sur la scène, fermée de toutes parts par un énorme tissu évoquant une peau de bête trouée.
On distingue enfin les 9 danseurs : 8 hommes et une femme, en sportswear pour la plupart et avec des bonnets pour certains. L’un d’eux tient un long bâton dont la raideur crée un contraste avec ses mouvements extrêmement souples.
D’un geste prophétique, il frappe le sol à deux reprises avec. Démarre alors une longue scène de guerre de tous contre tous, au cours de laquelle chacun arrache les vêtements de l’autre. Tout cela est produit avec une violence virtuose.

Ce prologue achevé, la narration décousue autour de ce groupe d’individus, mis à nu symboliquement et de retour à un certain état de nature, peut enfin démarrer: une humanité primaire en quête de civilisation.
La pièce sera ainsi teintée de  citations de rites païens et d’éléments du Livre (certains chants en hébreu sont tirés de la liturgie biblique). Dans cette pré-humanité, l’unique femme sur scène a pour mission de trouver sa place dans cet univers dominé par une masculinité et d’une virilité qui cherchent à se définir.

Suit un premier très beau moment de chorégraphie générale, symbolisant la première tentative de « faire société ». La réussite de ces passages chorégraphiés – leur harmonie – tient justement au manque de synchronie des danseurs : chacun d’eux préserve par son style scénique son individualité dans ce collectif naissant.
Ainsi, si la danseuse se distingue d’emblée par son genre, les différences entre danseurs se laissent avant tout percevoir comme ethniques, liées a l’âge ou au caractère, voire à l’attirance sexuelle.
C’est ainsi que de nouveaux rapports – de rivalité, de séduction, d’amitié – vont venir entrecouper les scènes de groupe. La plus forte d’entre elle est sans doute celle où les deux danseurs noirs – Russel Tshiebua et Boule Mpana – en chantant et dansant de la musique traditionnelle congolaise prennent le devant et entrainent tout l’ensemble dans leur entreprise rythmique. Le groupe, grelots aux chevilles, ne danse à ce moment plus sur la musique mais l’incarne : le spectateur voit la musique sur et à travers les corps en mouvement des danseurs. Platel et son compositeur accomplissent un tour de force en créant une transition fine et géniale, tant inattendue qu’elle est, entre la musique congolaise et celle de Mahler, tout en assurant une continuité chorégraphique.

De nombreuses scènes individuelles ou en duo sont également une réussite.
Des questions comme le rôle de l’autre comme reflet de soi ou comme obstacle à sa propre personne sont posées de manière sensible par les corps. L’image très puissante de ceux de deux danseurs qui n’arrivent pas à s’entendre pendant de longues minutes, pour finalement apparaitre comme le reflet de cette charogne de chevaux continuent à obséder des jours après la représentation.
Des duos apparaissent comme les deux danseurs congolais ayant beaucoup en commun ou la rivalité évolutive entre deux danseurs s’échangeant quelques phrases en arabe et hébreu.
La femme quant à elle est approchée par quasiment tous ses partenaires à un moment ou l’autre de la pièce.

L’harmonie, le mouvement vers une humanité civilisée, sont sans cesse à nouveau mis à mal par de nouveaux coups bas. Jusqu’à cette autre scène de bagarre qui dégénère en meurtre. Notre pré-humanité fait alors la découverte de la mort. La procession funéraire et le deuil qui s’en suivent marquent à nouveau une accélération démente du rythme général sur scène.
Soudain, en contrepoint, sur une séquence rythmique rompue, c’est la fin.
Celle-ci n’a pourtant rien d’abrupte tant on a fini par comprendre que cette parabole de l’humanité ne prétend être une histoire achevée, mais bien en gestation d’elle-même.

Liste complète des dates: http://m.lesballetscdela.be/fr/projects/productions/nicht-schlafen/playlist/

Image @ Pascal Greco

 

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Samuel Petit

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