Danse

Le Ballet de Lorraine dans un vol d’étourneaux

Le Ballet de Lorraine dans un vol d’étourneaux

06 mars 2018 | PAR Raphaël de Gubernatis

C’était le vingt-troisième et dernier spectacle des Hivernales de 2018. Un spectacle donné par le Ballet de Lorraine devant la salle comble de La Fabrica, médiocre édifice ressemblant effectivement à une usine, mais qui peut accueillir quelque 600 spectateurs. De quoi donner la mesure du succès d’une manifestation hivernale qui s’enorgueillit d’être l’événement culturel le plus couru d’Avignon et du Comtat Venaissin, après le Festival estival créé par Jean Vilar.

En quarante années de persévérance et d’esprit militant, Les Hivernales d’Avignon se sont créé un public fidèle et même courageux, un public dont la participation à cette quarantième édition a été particulièrement soutenue, ce qui contribue au sein de l’hiver à animer l’ancienne cité pontificale à une époque où un mistral parfois glacial tendrait à pousser les populations à se replier sur elles-mêmes.
Ce qui aura frappé avant tout lors de cet ultime spectacle des Hivernales, c’est la vélocité, l’engagement des danseurs du Ballet de Lorraine. C’est à eux que vont les premiers hommages. La compagnie est remarquable, les danseurs pleinement engagés dans des chorégraphies qui requièrent une énergie sans faille, une virtuosité où ils excellent. Autre chose très appréciable : les effets lumineux déployés par l’éclairagiste Eric Würtz dans « Records of Ancient Things », effets dont il joue avec art au cœur d’une scénographie aérée, constituée de rideaux de matière plastique transparente.

Aucune indulgence

Sans excès de chauvinisme imbécile, on apprécie en revanche très modérément qu’une pièce comme « Records of Ancient Things », créée en France pour une compagnie française avec des subventions françaises, porte un titre en anglais. C’est là une mode franchement détestable et assez ridicule, uniformément adoptée pour se donner sans doute une apparence de modernité ; une tendance gratuite et systématique qui a cours dans l’étroit milieu moutonnier de la danse contemporaine.
Même si les auteurs sont de culture anglo-saxonne, ils n’en dirigent pas moins une troupe établie à Nancy dont le Ballet de Lorraine est « ambassadeur culturel » ; ils vivent de subventions allouées par les pouvoirs publics et travaillent pour un public latin avant tout. Ce n’est d’ailleurs pas ce titre en anglais qui améliore la chorégraphie signée par Petter Jacobsson, le directeur du Ballet de Lorraine, et par Thomas Caley, ancien danseur de Merce Cunningham. De Cunningham justement, l’un et l’autre n’ont pas su retenir le sens de la composition et de l’espace : ils maîtrisent mal l’assemblée des danseurs qui occupent confusément la scène. Et il faut, hélas ! prendre au pied de la lettre leur avant-propos où ils déclarent qu’avec « Records of Ancient Things », «on pourrait croire à un impromptu chorégraphique qui donne au spectateur l’impression d’une conversation à bâtons rompus, sans trop savoir où cela va le conduire ». On ne sait effectivement pas à quoi veut mener l’agitation gratuite, lancinante et mal architecturée de « Records of Ancient Things ». Elle donne en revanche le sentiment d’avoir à supporter quelque chose de creux, d’agité et de soporifique qui ne mérite aucune indulgence.

Un prodige d’énergie, de virtuosité

Avec « Murmuration », le chorégraphe Rachid Ouramdame ne signe rien d’autre qu’un excellent divertissement chorégraphique. Rien de prétentieux, ni de faussement cérébral dans son ouvrage. Mais un prodige d’énergie, d’harmonie, de virtuosité où les interprètes font merveille et où le chorégraphe maîtrise admirablement bien une étourdissante orgie gestuelle. Sur un fond musical répétitif signé par Jean Baptiste Julien et dynamisant la danse avec bonheur, les interprètes sont jetés sur le plateau avec une fougue et une maestria qui forcent l’admiration. « L’ écriture faussement brouillonne pour de grands ensembles que je développe depuis quelques années, souligne l’auteur de « Murmuration », s’appuie sur l’accumulation de motifs chorégraphiques enchaînés à très grande vitesse, inventant une danse où tout échappe au regard et proposant ainsi une métaphore du vivant. Cette écriture révèle la singularité de chacun sur scène et raconte en creux la façon dont il nous faut tous négocier au quotidien pour trouver notre place parmi les autres ».
Dans cette débauche de mouvements, de courses circulaires, de rondes frénétiques, de dérapages, de glissements, de chutes contrôlées, l’espace est occupé avec un souffle et une générosité conférant à la pièce une apparence de plénitude réjouissante. Sur une scène nue qu’illumine un astre de lumière voulu par Stéphane Graillot, vêtus de rouges divers qui semblent assourdis par des éclairages changeants, près de vingt danseurs balayent la scène en tourbillons qui affolent le regard. C’est un maelström incessant. La teinte dominante des costumes fait évidemment ressembler la cohorte des danseurs à de grands envols de flamands roses. Mais c’est surtout à ces étourdissants vols d’étourneaux virevoltant dans le ciel en vagues vertigineuses que ressemble la chorégraphie, ces « murmurations » qui donnent leur titre à la chorégraphie et qui poussent ici l’expérience jusqu’à l’ivresse. Pour les artistes du Ballet de Lorraine, ce doit être un exercice infiniment périlleux, quelque chose qui requiert une attention extrême, quand le moindre faux pas pourrait tout saccager de ces ensembles lancés à grande vitesse. On ne peut toutefois s’empêcher de croire que les danseurs prennent un plaisir extrême à surmonter vaillamment les mille traquenards auxquels ils sont confrontés, tant leur griserie est communicative. Si le travail d’Ouramdame est virtuose, l’exécution des interprètes ne l’est pas moins. Et l’on imagine une longue vie pour cette composition qui apparaît comme une parenthèse tonique et vibrionnante dans la morosité prétentieuse qui sévit si souvent sur la scène chorégraphique.

Raphaël de Gubernatis

Visuels : ©Arnopaul

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Raphaël de Gubernatis

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