Cirque
Week-end d’ouverture du festival Solstice : formes courtes, formes séduisantes

Week-end d’ouverture du festival Solstice : formes courtes, formes séduisantes

24 juin 2022 | PAR Mathieu Dochtermann

Ce samedi 18 juin commençait le festival Solstice, organisé par L’Azimut pôle cirque d’Antony. Ce sont deux semaines de spectacles gratuits qui commencent, avec une large prédominance du cirque. Plusieurs formes courtes étaient programmées, qui ne dépareillaient pas dans la programmation de qualité concoctée par les programmateurs. Retour sur deux formes courtes de cirque proposées dans ce cadre.

Ma maison – cie L’MRGée – crédit (c) Erwan Floch

Mât émouvant : Une partie de soi de João Paulo Santos

Une partie de soi par le mât-chiniste João Paulo Santos escamote la performance physique et technique pour tendre entièrement vers l’expression poétique.

Au milieu d’un parc, un mât chinois est dressé sur une estrade tendue de tissu noir. L’artiste est étendu à son pied. Quand le spectacle démarre par la diffusion d’un son très lourd, comme un tremblement lointain et profond, le circassien s’anime imperceptiblement, si discrètement que la plupart des membres du public ne le remarquent même pas dans les deux premières minutes. Ce lent éveil permet une prise de contact très graduelle avec l’agrès, et avec son environnement : le personnage regarde autour de lui, découvre son espace, pose la main sur le mât. Au bout de 5 minutes, l’ascension commence enfin, et le cadre est posé : le mouvement sera chargé d’intention, le rythme lent, le regard et la présence auront une importance de premier plan.

A compter de ce moment, l’artiste ne touchera plus terre de tout le spectacle. C’est une proposition posée, contemplative, qui est faite d’une exploration lente de la verticalité, de l’expérience graduelle de la gravité qui ramène en bas. Ici, pas de pirouettes, pas d’esbrouffe, presque aucun lâcher qui imposerait un rattrapage. Tout est en retenue et en sobriété, sans tapage. Pourtant dans cette ascension, des choses se jouent pour le personnage, des énergies contraires qui lui sont plus intérieures qu’extérieures. Il y a une dramaturgie de cette lutte interne, des moments d’épuisement et des moments de combat, et quand, au bout d’une demie heure, João Paulo Santos reprend contact avec le sol, il est salué par des applaudissements nourris.

C’est donc un spectacle métaphorique et poétique qui est proposé ici, qui convient très bien à l’environnement dans lequel Solstice l’avait programmé : un jardin ombragé, un espace de pelouse ouvert mais ceinturé d’arbres, un ciel clair et une lumière qui commençait à tirer vers la douceur du soir. C’est aussi, évidemment, le genre de propositions où l’attention n’est pas rivée en place par des événements spectaculaires répétés : au contraire, c’est un spectacle qui tient surtout par une ambiance et une forme d’empathie que par la stimulation de défis multipliés ou d’une virtuosité bruyamment soulignée. Du coup les enfants ont moins facilement accroché avec le spectacle, et passé les dix premières minutes ont franchement tourné leur attention ailleurs.

On ne peut se tromper sur la générosité de João Paulo Santos qui se donne sans réserve pour tenir cette épreuve très physique de rester sur son mât pendant 30 minutes, et qui donne, par son jeu corporel et par ses expressions, une foule de micro indications pour partager son voyage intérieur. Un spectacle certes contemplatif, mais qui, de cette façon, ne manque pas non plus d’intensité.

Approche physique de territoires intimes : Ma maison de Marlène Rubinelli-Giordano

Ma maison s’offre comme une proposition intime, une forme courte autour de l’idée de maison comme son nom l’indique, mais aussi autour d’un agrès développé pour le spectacle, qui consiste en une silhouette naïve de maison figurée par ses arêtes, murs et toit. L’ensemble, qui doit faire dans les 1,80m, est fait de tubes en métal assemblés de façon rigide. De cette façon, l’artiste peut s’y suspendre, le déplacer, s’y heurter, et généralement déployer ses acrobaties sur une structure qui peut porter son poids.

Le jeu est donc centré autour de cet objet de cirque, que la circassienne s’emploie à découvrir et à apprivoiser. D’abord interdite, elle entre dans une phase d’exploration de plus en plus dynamique, qui la mène à tester chaque arête, explorer chaque face, et toutes les manières de se trouver sur ou dans la structure. Pendant la phase la plus confrontationnelle, elle se heurte à la maison, la renverse, se retrouve prisonnière d’elle quand les manches de son gilet se retrouvent coincées aux angles de la structure. Puis un apaisement a lieu, la maison retrouve son orientation, le personnage constate qu’il peut la mettre en équilibre, la porter, une manière de coexister s’invente.

Telle que décrite, la proposition serait peut-être un peu abstraite, mais beaucoup de chair – et d’intérêt – est insufflée par la bande son, qui donne à entendre des témoignages de personnes de tous âges et de toutes conditions sur la question de ce qui, pour elles, constitue une maison. Ces témoignages font tout le prix du spectacle, en parcourant un spectre qui va du très descriptif et terre à terre au très métaphorique et poétique. La dernière parole, celle d’un homme qui déplace un peu le sujet pour s’intéresser à ce qui se joue chez lui plus particulièrement la nuit, est vraiment fascinante. Le dialogue entre les évolutions physiques de Marlène Rubinelli-Giordano sur son agrès et les témoignages entendus crée de nouveaux espaces d’interprétation et de compréhension.

Cette proposition de cirque intime, qui explore des liens très ténus et donc difficilement saisissables entre l’individu et le lieu, entre la personne et l’endroit symbolique et émotionnel qu’est sa maison, est bien dimensionnée : cette forme courte d’une trentaine de minutes aurait difficilement pu s’étirer beaucoup plus loin sans épuiser ses ressorts. Telle qu’elle est, elle est séduisante autant qu’agréable, et mérite de s’y intéresser.

GENERIQUES

Une partie de soi

De et avec João Paulo Santos
Accompagnement à la recherche et qualité de mouvement Marie-Anne Michel
Accompagnement à l’écriture Elsa Caillat
Complice artistique Nathan Israël
Musique Tiago Cerqueira
Production, diffusion, administration Laurine François – Eric le Pottier
Photographies Philippe Laurençon

Ma maison

De et avec Marlène Rubinelli-Giordano
Dramaturgie Mélanie Jouen
Musique Fabien Alea Nicol
Conseil artistique Sigolène de Chassy, Karin Vincke
Costumes Emmanuelle Grobet
Conception structure Daniel Doumergue
Conseil technique Laurent Mulowsky
Photographies Erwan Floc’h

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Mathieu Dochtermann
Passionné de spectacle vivant, sous toutes ses formes, des théâtres de marionnettes en particulier, du cirque et des arts de la rue également, et du théâtre de comédiens encore, malgré tout. Pratique le clown, un peu, le conte, encore plus, le théâtre, toujours, le rire, souvent. Critère central d'un bon spectacle: celui qui émeut, qui touche la chose sensible au fond de la poitrine. Le reste, c'est du bavardage. Facebook: https://www.facebook.com/matdochtermann

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