Cirque
“Möbius”, la nuée en 3 dimensions de la compagnie XY

“Möbius”, la nuée en 3 dimensions de la compagnie XY

05 novembre 2021 | PAR Mathieu Dochtermann

Créé en 2019, diffusé par ARTE durant le confinement, Möbius, la dernière-née des grandes formes de la compagnie XY, arrive à la Villette pour n’en repartir que le 28 novembre. Fruit d’une collaboration avec le chorégraphe Rachid Ouramdane, cette œuvre pour 19 interprètes transfigure les portés acrobatiques pour en faire la matière d’une chorégraphie qui s’étend aussi bien à l’horizontale qu’à la verticale. Magistral.

Ballet pour une nuée en noir

Les recherches de Rachid Ouramdane portent entre autres sur la chorégraphie des grands ensembles, sur le mouvement qui leur est propre. Il était presque écrit que son chemin devait croiser celui de la compagnie XY, qui, avec Le Grand C puis Il n’est pas encore minuit (notre critique), s’est faite une spécialité des très grandes formes acrobatiques. Pour rendre l’intersection de leurs trajectoires encore plus certaine, les XY s’ouvraient déjà, dans le second de ces spectacles, à l’inclusion de la danse et au travail sur le rythme.

Le résultat est saisissant. Quand les 19 acrobates, tout de noir vêtus, se présentent un à un sur la piste en début de spectacle, l’effet de masse produit est déjà impressionnant. Mais quand un mouvement habilement réglé anime le groupe, la grâce se joint à la force, et une énergie collective singulière émane de l’ensemble. L’image de la nuée d’oiseaux s’impose à l’esprit, et c’est effectivement celle qui a guidé le travail, avec ce qu’elle suppose d’élégance spontanée, de souplesse, de mystère aussi.

Deux mouvements surtout sont exploités, qui réussissent tous les deux à leur manière. Les acrobates peuvent se croiser au sol, dans des groupes lancés les uns contre les autres, qui s’interpénètrent sans jamais que les corps ne se heurtent. Le mouvement saccadé, pendulaire, symétrique, manque de naturel, mais offre l’occasion de constituer des groupes de place en place, comme des îlots ou des grappes abandonnées sur la grève au reflux de la marée. Les acrobates peuvent aussi se lancer dans de vastes mouvements giratoires, qui nous semblent être les plus intéressants et les plus réussis, par leur caractère potentiellement infini, leur homogénéité, leur continuité hypnotique. Cachées par ce mouvement, les entrées et les sorties peuvent se faire presque sans qu’on les remarque.

 

Les portés, au plus haut point de la technicité

Tous ces déplacements dans l’espace en deux dimensions du plateau autour duquel le public est placé ne sont que prétexte à préparer l’exploration d’une troisième dimension, verticale. La compagnie XY est réputée pour son travail impeccable sur les portés acrobatiques, et même si la distribution a été presque intégralement renouvelée entre Il n’est pas encore minuit et Möbius, la qualité est toujours au rendez-vous.

C’est donc une chorégraphie enrichie de la possibilité de s’arracher durablement aux contraintes de la gravité que le spectacle propose. Les colonnes, les banquines, le main-à-main proposés ici n’ont pas moins de grâce que les portés exécutés ailleurs par des danseurs : ce n’est pas parce qu’ils sont plus longtemps tenus, qu’ils mobilisent plus de force et donc plus de personnes, qu’ils en perdent pour autant leur force poétique. Les êtres humains, toujours, aspirent à l’élévation, et se trouvent émus de voir des acrobates prendre la route des nuages, ne serait-ce que sur de courtes altitudes, en n’ayant recours à aucun artifice autre que l’appui que leur procure leurs camarades.

On retrouve dans Möbius toutes ces figures impressionnantes qui ont fait la réputation des XY : ils élèvent des colonnes à 4 comme si ce n’était rien, au besoin en les montant par la base, les sauts des voltigeurs et voltigeuses se croisent et se recroisent, et on ne compte plus les sauts périlleux qui finissent sur les épaules d’un porteur déjà juché au sommet d’une colonne. D’autres motifs, plus esthétiques que fondamentalement techniques, se retrouvent également, comme les tableaux juxtaposant plusieurs colonnes qui s’érigent ou se tiennent, côte à côte, forêts dont les troncs sont les corps des acrobates.

 

La force du groupe au service de l’émotion

Comme toujours dans les grands formats de la compagnie XY, l’émotion la plus durable et la plus touchante ne vient cependant pas tant des prouesses qui coupent le souffle, que de l’extrême cohésion du groupe, la grande attention que ses membres se portent les uns aux autres.

Cette qualité d’écoute et d’être-ensemble se lit dans les évolutions au sol : dans la synchronicité avec laquelle le groupe se meut, dans les distances soigneusement réglées entre ses membres. A de multiples reprises, les individus qui composent le groupe vont se coucher puis se relever, comme des dominos qui s’abattent un à un, dans un va-et-vient qui rappelle le mouvement des vagues. Les corps debout peuvent s’effondrer simultanément, aussi, et former au sol des cercles et des spirales qui sont comme l’empreinte cristallisée du mouvement de l’ensemble.

Et puis, comme toujours, les acrobates travaillent sans filet, sans autre secours que la parade qui est assurée par les autres. Cette réalité de la discipline acrobatique est ici exploitée de très belle façon, quand les colonnes s’achèvent par une lente inclinaison, qui les pose en douceur et en fluidité dans les bras de porteurs qui les accompagnent au sol. Ces lents effondrements sont plein de douceur et de force à la fois, et constituent quelques unes des belles images que l’on garde du spectacle. Quand la parade devient un élément moteur qui n’est plus que la résultante d’un accident.

 

C’est en tous cas sûrement en bonne partie cette belle humanité, cette attention communicative à l’autre, qui explique les standing ovations qui saluent chaque soir la fin du spectacle sous le chapiteau de la Villette. Möbius reste fidèle à l’ADN de la compagnie, tout en renouvelant suffisamment ses codes pour ne pas lasser. Magistrale démonstration de l’art de se réinventer dans la durée.

Möbius poursuivra sa tournée au-delà du 28 novembre. Les 5 et 6 janvier 2022 le spectacle sera aux Scènes du Golfe à Vannes, les 18 et 19 janvier à la Comédie de Valence, les 1er et 2 février à Anthéa à Antibes, le 26 mars à l’Opéra de Limoges avec Le Sirque, et ainsi de suite.

GENERIQUE

 

Création collective Abdeliazide Senhadji, Airelle Caen, Alejo Bianchi, Arnau Povedano, Andres Somoza, Antoine Thirion, Belar San Vincente, Florian Sontowski, GwendalBeylier, Hamza Benlabied, Löric Fouchereau, Maélie Palomo, Mikis Matsakis, Oded Avinathan, Paula Wittib, Peter Freeman, Seppe Van Looveren, Tuk Frederiksen, Yamil Falvella

Collaborations artistiques Rachid Ouramdane, Jonathan Fitoussi, Clemens Hourrière

Création lumières Vincent Millet 

Création costumes Nadia Léon 

Collaboration acrobatique Nordine Allal

 Remerciements à Cosmic Neman, Agalie Vandamme, Mayalen Otodon 

Direction de production Peggy Donck, Antoine Billaud

Photo : (c) Christophe Raynaud De Lage

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Mathieu Dochtermann
Passionné de spectacle vivant, sous toutes ses formes, des théâtres de marionnettes en particulier, du cirque et des arts de la rue également, et du théâtre de comédiens encore, malgré tout. Pratique le clown, un peu, le conte, encore plus, le théâtre, toujours, le rire, souvent. Critère central d'un bon spectacle: celui qui émeut, qui touche la chose sensible au fond de la poitrine. Le reste, c'est du bavardage. Facebook: https://www.facebook.com/matdochtermann

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