Cirque

« Il n’est pas encore minuit » : la pesanteur défiée avec grâce par le groupe

« Il n’est pas encore minuit » : la pesanteur défiée avec grâce par le groupe

14 décembre 2015 | PAR Mathieu Dochtermann

La Compagnie XY ne se distingue pas que par ses prouesses techniques: si peu égalées soient-elles, si osées et si délicatement chorégraphiées, c’est bien la force du groupe, l’évidence de l’interdépendance sur scène des membres du collectif, l’humanité partagée par les acrobates, qui rendent sont travail irréductiblement singulier. A voir jusqu’au 27 décembre à La Villette.

Au début, il n’y a rien qu’un plateau vide.

Puis le mouvement. Deux hommes arrivent sur la grande scène centrale, s’observent, se tournent autour. S’empoignent. Luttent. La distance entre les corps se fait corps-à-corps.

Puis, dans un déferlement, les 22 acrobates font irruption sur le plateau, se cherchent, se confrontent, s’affrontent, s’apprivoisent, s’embrassent enfin. Du chaos naît peut-à-peu l’ordre, du choc des corps naissent des liens. Les mains restent nouées, mais c’est pour offrir au regard les premiers portés du spectacle. Une foule est devenue une troupe, les corps se mettent en résonance le temps de danser un lindy-hop décontracté, le travail peut commencer.

La Compagnie XY, c’est un groupe engagé dans une recherche d’extrême exigence technique : des portés variés (portés acrobatiques, main-à-main, colonnes vertigineuses…), des sauts de voltige, très peu d’accessoires, pas de poudre aux yeux (éclairage sobre…), mais le parti est pris de toujours rechercher la difficulté. Le nombre des acrobates, qui fait la force du groupe, autorise les pyramides humaines les plus audacieuses, des saltos avec réception à six mètres de haut sur les épaules d’un porteur lui-même juché sur les épaules d’un autre porteur, qui repose sur les épaules d’un troisième. La prise de risque et la virtuosité sont telles que le temps suspend son vol; le public, subjugué par les prouesses réalisées, applaudit à chaque figure tout au long du spectacle.

Mais ce n’est pas tant cette maîtrise technique qui fait la singularité du spectacle, que la dynamique, réelle et palpable, du groupe. Le parti pris est de se reposer sur le nombre, à la fois comme force motrice de lancers fulgurants et de portés vertigineux, et comme unique filet de sécurité pour les artistes. Une réception précaire en haut d’une colonne de porteurs, et c’est toute la base qui bouge de concert pour rattraper le déséquilibre au sommet ; une chute, et ce sont instantanément six bras qui se tentent pour rattraper le voltigeur ou la voltigeuse. L’écoute entre les acrobates est époustouflante. La Compagnie a fait sienne l’idée que sans le groupe, l’individu est privé du soutien qui peut à la fois le propulser comme le sauver, et la moindre seconde du spectacle en est l’application concrète.

Le tout a la grâce d’une chorégraphie millimétrée (avec la complicité de Loïc Touzé), et, de fait, de nombreux passages sont dansés. Le manège des entrées est des sorties est incessant, et la puissance qui se dégage des moments où la totalité du groupe est sur scène est indiscutable, même si la multiplication des sauts et des tours de force simultanés peut parfois saturer la capacité du public à les suivre.

L’un des plus beaux tableaux du spectacle n’implique d’ailleurs ni difficulté technique ni débauche d’adresse : sept voltigeurs se placent sur les épaules de sept porteurs, qui évoluent ensuite lentement sur scène, inscrivant des verticales hiératiques dans la lumière qui tombe sur eux. Les colonnes humaines dessinent des figures symétriques dans un lent ballet, composent et décomposent tranquillement cercles et triangles, avant de s’effondrer de concert ; la beauté simple et majestueuse de l’instant n’est que plus manifeste pour prendre place au cœur d’un spectacle autrement saturé de prouesses physiques.

« Seul, on va plus vite. Ensemble, on va plus loin. » : c’est sur ces mots que s’achève ce spectacle impressionnant. De fait, on conserve, en s’en ressouvenant, davantage la marque d’un groupe extrêmement fort et cohésif, plutôt que celui des figures individuelles, si époustouflantes soient-elles. Un parti pris artistique fort, mais qui confine au politique : un tour de force extraordinaire qui ne peut advenir que par l’effort collectif et par l’attention aux autres. Captivant et fascinant à la fois : à découvrir !

Création : Cie XY

Collectif en tournée : Abdeliazide Senhadji, Amaia Valle, Andres Somoza, Airelle Caen,
Alice Noel, Ann-Katrin Jornot, Antoine Thirion, Aurore Liotard, Charlie Vergnaud, David
Badia Hernandez, David Coll Povedano, Denis Dulon, Evertjan Mercier, Guillaume Sendron,
Gwendal Beylier, Jérôme Hugo, Mohamed Bouseta, Romain Guimard, Thomas Samacoïts,
Thibaut Berthias, Xavier Lavabre, Zinzi Oegema.

Collaborations artistiques : Loïc Touzé, Emmanuel Dariès, Valentin Mussou et David Gubitsch
Collaboration acrobatique : Nordine Allal
Création Lumière : Vincent Millet
Création Costume : Nadia Léon assistée de Mélodie Barbe
Intervenants lindy-hop : Aude Guiffes et Philippe Mencia

Directeurs de production : Peggy Donck et Antoine Billaud
Production : Cie XY

Visuels : © Christophe Raynaud de Lage

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Mathieu Dochtermann
Passionné de spectacle vivant, sous toutes ses formes, des théâtres de marionnettes en particulier, du cirque et des arts de la rue également, et du théâtre de comédiens encore, malgré tout. Pratique le clown, un peu, le conte, encore plus, le théâtre, toujours, le rire, souvent. Critère central d'un bon spectacle: celui qui émeut, qui touche la chose sensible au fond de la poitrine. Le reste, c'est du bavardage. Facebook: https://www.facebook.com/matdochtermann

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