Spectacles

Au festival d’Avignon, Christiane Jatahy signe la plus belle des Odyssées

Au festival d’Avignon, Christiane Jatahy signe la plus belle des Odyssées

09 juillet 2019 | PAR Christophe Candoni

Dans Le Présent qui déborde, second volet d’un diptyque inspiré d’Homère, Christiane Jatahy superpose magistralement la destinée d’Ulysse et les odyssées contemporaines de gens établis aux quatre coins du monde dans une très belle et émouvante performance filmique toute pétrie d’humanité.

Tandis que l’Odyssée, thème central de cette édition du festival d’Avignon, se décline de spectacle en spectacle, on doit pour l’instant la plus inspirante et la plus émouvante à l’artiste brésilienne Christiane Jatahy. Fille d’un homme disparu pendant la dictature militaire qu’elle n’a jamais connu et petite-fille d’un homme qui n’aurait pas survécu au crash d’un avion, mais dont le corps n’a jamais été retrouvé, elle sait, parce qu’elle l’a personnellement vécu, ressenti, ce qu’est le manque de Télémaque, l’attente de Pénélope, l’inatteignable Ithaque… Sa vie est une Odyssée.

En généralisant ce principe fort d’identification au mythe à des personnalités diverses qu’elle a rencontrées et filmées en Palestine, au Liban, en Grèce, en Afrique du Sud et au Brésil, des gens dont les parcours sont nourris d’exils forcés, elle mêle fiction et réalité, passé et présent, et se fait la « reporter » des odyssées d’hier et d’aujourd’hui. dans un spectacle ambitieux, dont le projet comme la réalisation témoignent de toute l’intelligence, de la curiosité, de la générosité et de la sensibilité de l’artiste.

De son périple, elle a d’abord réalisé un film, très beau, projeté sur un écran qui sera le seul élément scénographique sur le plateau. A ceux qui penseraient que la diffusion pendant deux heures continues d’un objet cinématographique viendrait entraver la dimension théâtrale de la proposition scénique, on serait bien tenté de répondre que ce qu’on voit sur les images, sur les visages et sur les corps des protagonistes, ce qu’on entend de la parole de ces individus, que tout cela semble bien plus vivant que nombre de spectacles présentés ailleurs.

D’ailleurs, la création présentée ne se résume pas à la projection de ces bandes enregistrées. La présence étonnante de jeunes interprètes installés parmi les spectateurs est précieuse. Ils enivreront de leur chant et leur musique, joueront en interaction avec ce qui est en train d’être montré, prendront eux-même la parole. C’est un véritable dialogue qui s’instaure entre la salle et l’écran.

Ainsi, un jeune homme lit au plateau la prophétie de Tirésias sur un vieux bouquin tandis qu’il est relayé à l’écran par un Indien d’Amazonie tenant en mains le même livre et poursuivant la lecture. Au centre du film, on découvre aussi la personne de Yara, une jeune femme bouleversante et armée de courage qui raconte son départ et son retour de Syrie. Alors qu’elle évoque son interdiction de circulation, celle-ci apparaît en chair et en os dans la salle du Gymnase Aubanel comme si elle avait traversé l’écran et, par là même, abolit toutes les frontières qui la contraignent. Le geste est fort et symbolique.

C’est avec ce degré de simplicité et de sophistication mêlées que Christiane Jatahy touche au cœur et à l’âme. Elle propose un si beau voyage qui est aussi un moment de fête, de partage. Les gens dansent dans les gradins sans bouder leur plaisir tandis que sur l’écran éclatent les rires et l’animation d’une fête de quartier. Il y a aussi la peur et la douleur, la destruction, l’abandon, liées à la guerre. Jatahy réussit à embrasser son sujet tout en restituant son intimité et son universalité. « Nous sommes tous Ulysse », « Nous avons tous une Ithaque », entendra-t-on au cours de la représentation.

Le Présent qui déborde – Notre Odyssée II
Au Gymnase Aubanel. Jusqu’au 12 juillet. A 18h.
visuel © Christophe Raynaud de Lage  

Reprise au 104 à Paris du 1 au 17 novembre 2019 puis à Strasbourg, Reims, Saint-Etienne, Besançon la saison prochaine.

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Christophe Candoni
Christophe est né le 10 mai 1986. Lors de ses études de lettres modernes pendant cinq ans à l’Université d’Amiens, il a validé deux mémoires sur le théâtre de Bernard-Marie Koltès et de Paul Claudel. Actuellement, Christophe Candoni s'apprête à présenter un nouveau master dans les études théâtrales à la Sorbonne Nouvelle (Paris III). Spectateur enthousiaste, curieux et critique, il s’intéresse particulièrement à la mise en scène contemporaine européenne (Warlikowski, Ostermeier…), au théâtre classique et contemporain, au jeu de l’acteur. Il a fait de la musique (pratique le violon) et du théâtre amateur. Ses goûts le portent vers la littérature, l’opéra, et l’Italie.

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