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Arguments pour un spectacle vivant dégoulinant

Arguments pour un spectacle vivant dégoulinant

14 février 2019 | PAR Amelie Blaustein Niddam

Notre réalité est minée par deux fléaux contemporains, à la fois contradictoires et complémentaires : d’un côté, la diffusion infinie d’une sentimentalité artificielle et contrôlée ; et de l’autre, le rejet de toute démonstration sentimentale spontanée et incontrôlée — et par extension incontrôlable. Dans ces deux cas, l’amour est en tête de liste — visible partout, présent nulle part. Si l’amour est bien montré, suggéré, exposé sur absolument tous les supports qu’offrent généreusement nos villes et nos médias, il faut pour autant qu’il soit préalablement normé, filtré, scénarisé, encadré avant diffusion. Son débordement doit être prévu et calculé.

Par Simon Gerard et Amélie Blaustein Niddam

De façon légitime, le retour en force du sentiment amoureux dans le théâtre contemporain — et la danse, et la performance — peut donc être loué avec soulagement, autant qu’il peut être rejeté avec véhémence. En ces temps théâtraux — et in extenso, sociétaux — empreints de violence gratuite, de monumentalité facile et de haine anesthésiante, il est bon, parfois, de rappeler que le théâtre puisse faire feu de ce sentiment universel — et pourtant fugitif et indéterminé — qu’est l’amour. Mais il s’agit de bien le montrer.

L’agréable chaleur de nos larmes faciles

Saïgon de Caroline Nguyen est peut-être le porte-étendard de ce retour récent d’un amour simple, sincère et puissant sur les scènes théâtrales. Exercice de style, Saïgon plante son décor dans le lien étroit que la France entretient avec le Vietnam par son passé colonial ; mais ce n’est que par le prisme de l’amour — impossible, brisé, inconditionnel, incontrôlable, caché — que la pièce se dévoile. Il s’agit là d’une idée très simple, et très belle : celle de transmettre, par un ancrage historique précis, l’incroyable force d’un sentiment universel. Aussi spécifiquement lié à des individus particuliers, c’est bien de l’amour pur qui est exposé dans Saïgon — et comme un virus irrésistible, les larmes passent langoureusement de la scène à la salle. Larmoyant, pleurnichard, Saïgon l’est, effectivement ; mais il l’est exactement comme la vie, et c’est précisément cette justesse qui est rare.

Mais qu’apporte un zoom sur une larme ?

À voir les représentations contemporaines de l’amour (une recherche du mot sur Google suffira), on pourrait croire que l’existence de ce dernier implique obligatoirement une musique, un éclairage, une situation et un contexte spécifiques — une date même ! Le fait est qu’il en faut moins pour toucher un public, et l’amour à l’ère contemporaine et numérique semble s’encombrer d’effets vains, autant d’indications aveuglantes indiquant que l’amour a soi-disant lieu ­— et que l’on est invités à pleurer de bon cœur.

Le spectacle vivant souffre à sa manière de ce syndrome d’ « hyperdémonstration » de l’amour. Pour déclencher une émotion, les mots ne suffisent plus. L’amour au théâtre est désormais hurlé (pensons à Macaigne et Liddell dont les preuves d’amour sont proportionnelles à la violence de leurs destinataires), filmé (pour un amour panoptique) et zoomé (on doit désormais voir la preuve physique de l’amour pour y croire). Un théâtre montrant trop de larmes peut être le signe symptomatique d’une société souffrant du « trop de réalité » dont parle Annie Le Brun. On retrouve là ce pendant négatif d’un théâtre lacrymal dont les raisons comptent désormais moins que les intentions.

Ça dégouline et ça colle et ça fait du bien et souvent…c’est utile

Des larmes, mais pas seulement. Le spectacle vivant sait vous donner envie de souffler et de vous coller à votre voisin. La reine du slow qui coule, c’est bien sûr Dominique Gilliot . Quelque soit le spectacle, il y a toujours un moment ( un moment Hi Fi Forcément !) où nous sommes basculés en 1985 et sous les Spotlight par encore néons on danse à deux.  Elle prend le micro et avec les mots du quotidien mixé avec un humour bien froid, elle balance.  En ligne de fond, un  dogme : l’amour c’est beau, parfois ça fait mal, mais quand c’est bien, et bien.. c’est bien . Ok ! D’ailleurs, elle performera avec Antoine Pesle ce soir, 14 février, à la Ménagerie de Verre avec « Un moment de Haute-fidélité pour la Saint Valentin »

L’inattendu de l’amour

Là où les choses sont plus étonnantes C’est qu’en matière de spectacles vivants le coulant comme le kitsch intervient aux cœurs de spectacles qui eux ne le sont pas. Dans Il pourra toujours dire que c’est pour l’amour du prophète, l’excellent spectacle de Gurshad Shaheman, il est question d’homosexuels et de transsexuels qui ont fui leur pays car ils sont homosexuels ou transsexuels. On ne peut pas dire que ce soit particulièrement joyeux et pourtant il y a une bande son sans appel. Un instant, « c’est si bon » de Eartha Kitt raisonne ( et le public le chantonne en sortant, si ça c’est pas cheezy !) Et à un autre moment, ( attention spolier),arrive , surgit, vraiment hors de la nuit un énorme BISOU! ( énorme !) .

L’effet est immédiat : alors qu’on avait été saisis par l’horreur d’un témoignage de torture, quelques minutes plus tard on sourit comme des idiots parce que deux garçons s’embrassent et, surtout,  qu’ils ont le droit de le faire.

Dans un autre style mais alors vraiment un autre style, il y a peu de temps Alain Platel reprenait son Out of context. Ce spectacle est un hommage très libre à Pina Bausch disparue en 2009. Dans ce spectacle il y a plusieurs moments qui coulent, mais qui coulent triste. Une belle fille fait la belle et ça marche ! Ce qui nous rend triste c’est que Pina qui faisait tout le temps: créer des couples, ne peut plus le faire. Alors pour penser le renouvellement de la danse Alain Platel a offert le moment le plus sugar sweet de l’histoire de la danse. Il a fait monter des bébés sur scène. Des vrais bébés. Et même des jumeaux. Envie de faire un câlin immédiatement assuré. Strike!

Du côté du théâtre des moments qui coulent pour justement éviter que les larmes coulent, il y en a à revendre dans l’absolu chef-d’œuvre que sont Les idoles de Christophe Honoré. Quand Bernard Marie Koltès emballe Cyril Collard, la nuit est fauve, sexy…elle colle serré. 

Contrairement au cinéma les moments sucre viennent donc toujours servir à propos.  Le spectacle vivant est le lieu des vraies larmes et des vrais câlins. Sans filtre. Et si c’est parfois mièvre, quand c’est fait à propos, le geste est toujours mémorable.

 

Visuel: © Christophe Raynaud de Lage

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Amelie Blaustein Niddam
C'est après avoir étudié le management interculturel à Sciences-Po Aix-en-Provence, et obtenu le titre de Docteur en Histoire, qu'Amélie s'est engagée au service du spectacle vivant contemporain d'abord comme chargée de diffusion puis aujourd'hui comme journaliste ( carte de presse 116715) et rédactrice en chef adjointe auprès de Toute La Culture. Son terrain de jeu est centré sur le théâtre, la danse et la performance. [email protected]

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