Théâtre

« Saigon », larmes à double tranchant

« Saigon », larmes à double tranchant

14 janvier 2018 | PAR Simon Gerard

On pourrait être tenté de qualifier Saigon de pleurnichard. On pourrait facilement dire de la mise en scène de Caroline Nguyen quelle noie le spectateur dans un bain lacrymal forcé. Mais faire de telles remarques reviendrait à émettre une critique à partir d’un simple constat. Car si Saigon est effectivement un spectacle hypersensible et larmoyant, tout cela est totalement assumé et hautement justifié. On pleure beaucoup sur scène et dans la salle — preuve que la démarche de transmission d’expérience opérée par Caroline Nguyen est majoritairement un franc succès.

Saigon doit sa force et sa beauté à un changement d’échelle et de perspective que l’on se réjouit de voir et revoir dans le théâtre contemporain que l’on pourrait dire “historique“. Ici, l’évocation de l’Indochine française à l’époque de sa dissolution en 1954 n’est ni objective, ni chronologique. Saigon prend plutôt la forme d’une constellation de moments choisis, déployés autour du motif récurrent des larmes — ces larmes qui sur plus d’un demi-siècle ont creusé des sillons profonds sur les visages et dans les âmes de milliers d’individus touchés par la guerre d’Indochine. À une époque où le théâtre contemporain fuit le pathos comme la peste, faire suivre au spectateur un chemin de tristesse est un défi osé — et réussi.

Les versions officielles de la grande histoire, les monuments inébranlables des conflits mondiaux et les récits documentés du passé colonial ne constituent en aucun cas le seul moyen de comprendre sur quels fondements repose notre présent. Les traces du passé ne se résument pas à des impacts de balles trouvés sur les murs. Dans l’ombre des grands récits historiques se cachent des sentiments vécus, des émotions retenues, et autant de micro-évènements intérieurs qu’une vie retient, mais que le monde tend à oublier. Avec Saïgon, Caroline Nguyen rappelle ces évènements à l’ordre, et fait exploser leur force évocatrice sur scène, donnant littéralement corps à ces bouleversements de vie. L’impact de la guerre sur la vie des personnages est incarné, exprimé sur scène par des enlacements langoureux, des tremblements soudains, des évanouissements inattendus.

Dans Enfance et histoire, le philosophe Giorgio Agamben évoque, comme le fit déjà Walter Benjamin à son époque, l’extinction de l’expérience dont l’homme moderne serait la victime. Il écrit : « L’homme moderne rentre chez lui le soir épuisé par un fatras d’évènements — divertissants ou ennuyeux, insolites ou ordinaires, agréables ou atroces — sans qu’aucun d’eux ne soit mué en expérience ». Saïgon pourrait constituer un contre-exemple à cette remarque : ce spectacle nous prend à la gorge et nous la laisse serrée. Il nous touche et nous fait devenir le témoin sensible des vies retournées par l’histoire indochinoise. A son tour, chaque spectateur peut se rappeler de Marie-Antoinette, de Lin, de Hao, d’Edouard, d’Antoine. À son tour, chacun peut en parler — et transmettre.

 

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Amelie Blaustein Niddam
C'est après avoir étudié le management interculturel à Sciences-Po Aix-en-Provence, et obtenu le titre de Docteur en Histoire, qu'Amélie s'est engagée au service du spectacle vivant contemporain d'abord comme chargée de diffusion puis aujourd'hui comme journaliste ( carte de presse 116715) et rédactrice en chef adjointe auprès de Toute La Culture. Son terrain de jeu est centré sur le théâtre, la danse et la performance. [email protected]

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