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[Live report] Choeurs de Cordoue au cœur d’Aubervilliers

[Live report] Choeurs de Cordoue au cœur d’Aubervilliers

09 mars 2014 | PAR Stéphane Rousset

Souad Massi l’algérienne et Eric Fernandez le gitan sont sur un bateau. Baptisé Choeur de Cordoue, il navigue sur les courants de la musique arabo-andalouse. Nomade à l’âme métisée, il a voyagé sans cesse entre chaabi et flamenco avant de jeter l’ancre pour une nuit en Seine-Saint-Denis, à l’Embarcadère d’Aubervilliers. Embarcation immédiate.

20 heures pétantes. L’obscurité envahit l’Embarcadère. Pas le temps pour les retardataires. Il n’y a plus de place pour eux, de toutes manières : la salle est pleine comme un œuf. Les grands manteaux d’un public plutôt chic restent sur les épaules ; il fait un peu froid, à l’image de l’architecture de verre du Centre culturel d’Aubervilliers. L’ambiance est plus parisienne qu’algéroise, l’assistance plus guindée que volubile, la Méditerranée encore à 600 km.

Surprise, quand les lumières dévoilent une petite femme rablée à la dégaine de hippie dans ses collants rouges, sa robe patchwork et sa guitare en bandoulière. A contre-pied, Samira Brahmia lance la première partie du concert par un morceau folk-rock en anglais. Consciente de l’incrédulité d’un public qui se demande s’il ne s’est pas trompé de concert après cette introduction, la chanteuse se fait espiègle : « maintenant je vais vous faire un morceau…s’il y a des suédois dans la salle, aidez-moi ! ». Et d’enchaîner sur une demi-heure de reprises ou de compositions, chantées en arabe ou en kabyle, dans un style proche de celui de Souad Massi. « Mais c’est pas du suédois » s’étonne un jeune homme qui a laissé son humour au vestiaire. D’abord frileuse, l’assistance lui réserve une ovation après un morceau dans lequel sa voix douce raconte la prison quotidienne d’une jeune fille dont les traditions sont aussi le seul horizon. Ceux qui comprennent sourient à l’écoute d’un autre refrain qui détourne la chahada en un délicieux « Dieu a fait la nuit, et l’amour est son prophète ». Les autres se font traduire…

Avant de laisser la scène aux têtes d’affiche de la soirée, Samira Brahmia s’enflamme pour un dernier hommage à la musique gnawi. Dans la salle, trop bien éduquées, certaines luttent pour rester assises alors que tout leur corps les invite ostensiblement à danser.

Pas de pause ou presque. La guitare est andalouse, virevoltante et virtuose. La voix arabe, douce et profonde. Les deux se répondent, comme tressées dans une harmonie parfaite. Voici Souad Massi et Eric Fernandez accompagnés de trois musiciens et de Sabrina Romero, une danseuse flamenca qui mettra plus tard la salle à ses pieds. Et pour cause. Le temps se suspend aux notes arabo-andalouses, parfois mystiques, parfois profanes, mais toujours habillées d’une profonde mélancolie. Parfumés de sensualité, ces chœurs de Cordoue ont les accents de l’exil, la couleur de la nostalgie, l’odeur de la douleur. Le goût de la liberté, surtout. Humble, simple comme sa chemise blanche à col Mao, la chanteuse de Bab-el-Oued s’éclipse souvent pour laisser les mains de chaque musicien s’exprimer. On se laisse emporter par les envolées du percussionniste Rabah Khalfa, la référence en matière de darbouka. Surtout, ne pas se laisser déconcentrer par son sourcil affolé qui bat la mesure…

En réalité, il s’agit plus d’un spectacle que d’un concert. Si elle s’autorise quelques morceaux issus de ses précédents albums, comme Ahlam, repris en chœur par la frange – étonnamment réduite – des spectateurs arabophones, Souad se tait souvent. Par deux fois, elle rend hommage aux grands poètes arabes. Dans la salle assise, si les plus cultivés ont lu le palestinien Mahmoud Darwich, de toute évidence d’autres ont appris Al-Mutanabbi sur les bancs des écoles algériennes comme on apprend La Fontaine de ce côté-ci de la Méditerranée…

Le temps passe vite, à l’image des doigts d’Eric Fernandez sur les cordes qui délivrent des colliers de notes. Seul dans sa bulle, très concentré, il sert en guise de dessert un interminable solo de guitare qui impressionne même les moins expressifs. S’en suit une démonstration de Sabrina Romero. Erotique jusqu’au bout des ongles, la lyonnaise fait claquer ses pointes et ses talons dans un dialogue lascif avec le percussionniste. Difficile de dire lequel est le plus virtuose des deux. Dans un dernier tour des volants de sa robe, elle délaisse son partenaire pour faire face à Rabah Khalfa, qui n’attendait pas d’autre signal pour inviter sa darbouka dans cette danse.

Le groupe se lève et salue, façon théâtre. Certains s’inquiètent : « c’est pas possible, c’est pas la fin ?! »

Après la tempête, le calme. La voix si pure de Souad Massi se réapproprie la scène par de longues vocalises qui résonnent comme des bulerías échapées du Maghreb. Dans la salle, une femme ose des youyous. Toujours aussi raide, une partie du public se crispe. Souad, elle, sourit. « H’kina haya ! » (« Racontes-nous quelque chose !») lui lance une voix de maman, visiblement lassée de l’ambiance trop sage de cette soirée. Naturelle et accessible, armée de son plus bel accent algérois, la star plaisante avec l’insolente. « Chante-nous Ech Edani ! ». L’artiste s’exécute, visiblement ravie de cet échange inattendu. La salle reprend en chœur, tape dans ses mains et se décide même à se lever. Il était temps.

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One thought on “[Live report] Choeurs de Cordoue au cœur d’Aubervilliers”

Commentaire(s)

  • CMP

    Une réelle invitation au voyage : merci aux artistes et merci à l’auteur d’avoir parfaitement traduit ce doux moment. cMp.

    mars 10, 2014 at 13 h 54 min

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