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Dafné Kritharas : « Je ne peux m’empêcher de croiser différents styles et cultures »

Dafné Kritharas : « Je ne peux m’empêcher de croiser différents styles et cultures »

08 octobre 2021 | PAR Yaël Hirsch

De père grec et de mère française, Dafné Kritharas, lauréate du Prix des Musiques d’Ici/Diaspora Music Awards 2020, s’inspire aussi bien de jazz, de folk, de rebetiko, que de chants balkaniques et ottomans ou de tradition latina. Alors que son deuxième album, Varka (la barque), vient de sortir, elle nous propose un voyage ce week-end dans le cadre du Festival Villes des Musiques du monde à l’Alhambra. Interview.

L’Alhambra, symbole du métissage des culture et des rencontres et confrontations des religions, est-ce l’écrin parfait pour votre musique ?

On peut dire cela, oui. Dans la musique que j’interprète, je ne peux m’empêcher de croiser différents styles, mais aussi différentes cultures. J’ai la chance de me produire dans cette merveilleuse salle de concert parisienne ayant repris le nom d’un monument au carrefour des civilisations, pour célébrer la sortie de mon album Varka. Celui-ci réunit des musiciens de divers horizons : le pianiste Camille El Bacha est franco-libanais ; Rusan Filiztek, invité au saz et au chant, est kurde de Turquie ; le percussionniste Naghib Shanbehzadeh est iranien ; Saddam Novruzbayov, clarinettiste et zurniste, est azéri et joue sur un chant gréco-arménien ; le chanteur Yulian Malaj est gréco-albanais. Sur scène le dudukiste Artyom Minasyan, originaire d’Arménie, m’accompagnera sur un chant traditionnel bosniaque réarrangé avec un piano et une contrebasse dans un style classique. Pour couronner cet ensemble, aujourd’hui, à ma grande surprise, la plupart du public qui me suit sur les réseaux sociaux et les plateformes de streaming est turc. Sachant les tensions millénaires qui opposent la Grèce et la Turquie, on peut dire que cet album est un véritable pied de nez aux gouvernements nationalistes qui cherchent systématiquement à opposer divers peuples et ethnies les uns contre les autres.

Pouvez-vous nous raconter un peu le périple que vous nous proposez sur votre Varka ?

« Varka » signifie « barque » en grec. Cette barque traverse la mer, effrayante et fascinante. Au gré des vagues tantôt douces, tantôt tempétueuses, elle passe d’un rivage à un autre et relie les peuples entre eux. Dans la musique traditionnelle des îles grecques, elle sépare parfois fatalement des êtres aimés, c’est le cas dans les chansons Varka mou Boyatismeni (« Ma petite barque peinte ») et Amygdalaki (« L’amande »). La barque les mène vers l’exil et l’inconnu, loin de leur île natale, faisant mourir en eux un morceau de leur être. Ce sentiment rappelle malheureusement l’actualité avec les centaines de milliers de migrants disparus en mer après avoir été contraints de laisser derrière eux toute leur vie passée dans l’espoir d’un avenir incertain.
La barque est donc également celle qui relie le monde des vivants et celui des morts. La chanson Thalassaki mou (« Ma petite Mer ») évoque les noyades récurrentes, les familles brisées par la fougue marine. Elle fait directement écho à mon histoire personnelle, puisque mon père y a disparu quand j’avais 2 ans, alors que nous vivions à l’extrême ouest de la Crète dans un village perdu. Il était fou des fonds marins et y passait tout son temps jusqu’à s’en oublier. Son rêve était de devenir un poisson. Je suis pour ma part, depuis mon plus jeune âge, hypnotisée et terrifiée par les profondeurs de la mer. La barque me permet donc métaphoriquement de les apprivoiser en les observant par le prisme de la surface, limite mouvante que je peux essayer de franchir avec les yeux et la voix.

Quel est votre lien à la Grèce et votre rapport au Rebetiko ?

C’est mon père qui était grec, originaire d’Athènes. Suite à son décès, nous sommes revenues vivre en France, avec ma soeur et ma mère qui avait trouvé un poste de professeur à Montreuil. Ayant vécu sept ans en Crète, elle parlait grec, et malgré son accent et les fautes, elle a tenu à ce que nous préservions nos racines en nous parlant en grec comme elle le pouvait, mais aussi en nous emmenant deux mois par ans en Grèce. Nous voyions la famille à Athènes puis nous allions à Tilos, une île perdue du Dodécanèse, très proche des côtes turques. Nous y restions un mois à camper sauvagement sur une plage remplie de liberté et de musiciens. Mes premiers souvenirs de musique grecque viennent de très loin dans ma petite enfance, pendant les panigiri, grandes fêtes de villages où l’on mange, boit et danse toute la nuit en rondes infinies sur des chants des îles et des violons enivrants. Je me souviens aussi, sur cette île, des ouvriers, des taverniers qui après leur journée de travail ou après la fermeture de la taverne, sortaient systématiquement leurs bouzoukis, leurs baglamas, leurs guitares et tout le monde se mettait à chanter en chœur des Rebetika pendant des heures jusqu’au petit matin. Adolescente, je me laissais emporter et je chantais avec tout le monde, je m’amusais à ajouter des deuxièmes voix, à dialoguer en chant avec le tavernier et les auditeurs, surpris, nous encourageaient, l’ambiance était bienveillante, chaleureuse, émouvante. Je crois que c’est dans ce contexte que j’ai réalisé le pouvoir que peut avoir la voix : elle dévoile un morceau d’âme, permet la communion humaine. C’est en Grèce que j’ai commencé à oser chanter publiquement, parce que ce sont des chants et des ambiances qui se partagent, qui laissent une grande liberté à l’expression vocale, à l’émotion et à l’improvisation. J’ai compris que l’âme de ma voix était grecque, sans explication rationnelle. C’est donc d’abord vers le Rebetiko que je me suis naturellement dirigée – bien qu’aujourd’hui je chante divers styles de musiques traditionnelles grecques. Plus je me plongeais dans ce répertoire au carrefour de l’Orient et de l’Occident, plus j’étais attirée par sa source d’origine : les Smyrneïka, chants grecs de Smyrne (Izmir en Turquie) datant d’avant 1920. Les rythmes plus complexes et les mélodies plus orientales de ces chants vestiges de la musique grecque sous l’Empire ottoman m’attiraient irrésistiblement, posant des défis intéressants à ma voix. Mes voyages en Turquie jusqu’à son extrême est n’ont fait que confirmer mon intérêt pour ces musiques magnétiques. Quant aux chants des îles grecques, ils me font toujours autant vibrer… Ils sont particulièrement présents sur mon deuxième album. Aujourd’hui, je passe dans la mesure du possible environ deux mois par an en Grèce. Je ne manque aucune fête de village où je vais savourer les chants des îles en me laissant happer par la ronde infinie de la danse.

Et l’ancrage de votre musique dans la tradition séfarade ? Quel rôle jouent les juifs dans ce voyage qui passe par les Balkans et la Grèce ?

Parallèlement aux chants grecs, j’entends les chants judéo-espagnols depuis l’enfance : ma cousine Bahia El Bacha nous a beaucoup gardées, ma sœur et moi, quand nous étions petites. Elle est chanteuse et violoncelliste, sa grand-mère était une grande chanteuse libanaise d’origine juive séfarade. Bahia nous chantait La Rosa Enflorece, Durme Durme, Morenica et Hija Mia pour nous endormir… Je me souviens de cette langue que je ne comprenais pas mais qui était si douce à mes oreilles, de ces mélodies qui me touchaient profondément, associées à quelque chose d’à la fois très tendre et ensorcelant. Ces chants se sont ancrés en moi, je les fredonnais souvent pendant mon enfance. Plus tard, je les ai cherchés sur internet et j’ai été très émue de les retrouver, interprétés à travers un nombre infini de versions, ça a réveillé quelque chose de fort en moi. J’ai également découvert certaines chansons judéo-espagnoles dont la mélodie m’était parfaitement familière car elles étaient identiques à des chansons grecques de Rebetika ou de Smyrneïka des années 1910, 1920 & 1930 ! J’ai trouvés passionnants ces jumelages, sculptés par cette cohabitation commune sous l’Empire ottoman où la communauté judéo espagnole était particulièrement ancrée à Salonique, Smyrne et Istanbul.
À l’un de mes concerts est venu François Azar (mon actuel producteur du label Lior éditions), qui m’a alors proposé de venir prendre des cours de judéo-espagnol au Centre Medem, et m’a donné l’occasion de découvrir l’immense répertoire judéo-espagnol existant, d’en connaître l’histoire et la signification, la poésie derrière chaque mot. C’était assez émouvant car j’ai découvert plein d’anciens enregistrements, par exemple la Rosa Enflorece interprétée à la lyre grecque dans les années 1920 à Thessalonique, sonnant presque comme un Smyrneïko. Aussi un grand nombre de chants interprétés par des grands-mères judéo-espagnoles, qui m’ont rappelé les grands-mères grecques, c’était vraiment touchant. Parfois on reconnaît un mot grec, un mot turc…
J’ai même eu accès à un recueil de poèmes judéo-espagnols de Bosnie de la poétesse Clarisse Nicoïdski ,que j’ai mis en musique dans mon deuxième album (Si me Davas Tus Ojus).
Ce répertoire est très riche et métissé, tous ces chants et ces cultures hérités de l’époque de l’Empire ottoman sont liés entre eux, qu’ils soient grecs, judéo-espagnols, turcs, balkaniques ou arméniens !

Il y a aussi une dimension légendaire ou mythique dans votre musique pouvez-vous nous en parler ?

Plus récemment, je me suis autorisée la composition et l’écriture de mes propres chansons. Je n’arrive à composer que si je suis entièrement seule, face à la mer grandiose, et paradoxalement, je suis inspirée par des thèmes très réalistes, parfois très durs. Des histoires de villageois, de mesquinerie humaine, d’injustices infligées par la loi du plus fort quand on l’autorise à régner… L’alliance de ces contrastes me pousse probablement à créer, dans un élan de révolte, un destin imaginaire à ces personnages qui subissent tant de persécutions, impuissants, sacrifiés. Je choisis donc de transformer la réalité pour faire, par exemple dans la chanson du Colombier (O peristeronas), de la femme injustement immolée et chassée de son village, une ermite crainte par tous et exerçant son règne sur la plus haute montagne crétoise.

Voici la genèse de cette chanson : lorsque ma mère habitait en Crète dans les années 1990, elle a malheureusement été témoin de la cruauté des hommes envers les femmes, et a retranscrit en nouvelle l’histoire de l’une d’elles. Cette nouvelle est terriblement réaliste, le personnage n’a pas d’issue. J’ai décidé de transformer cette histoire en conte et de lui offrir une vengeance, un destin extraordinaire, au nom de toutes celles qui ont subi cette tyrannie masculine, le machisme étant encore malheureusement trop omniprésent en Grèce aujourd’hui. C’est un message symbolique pour tous les oppresseurs.

Votre maman est française : la chanson vous a-t-elle aussi inspirée ?

Ma mère écoutait beaucoup Barbara, Gainsbourg et Brassens. J’aime beaucoup la chanson française classique (à part quelques exceptions, pour être tout à fait honnête, j’ai moins le goût de la chanson française actuelle) et je la chante occasionnellement avec un immense plaisir. Il m’arrive, plus rarement, d’écrire des chansons en français, que je ne dévoilerai jamais car j’ai l’impression que la langue ne correspond pas à l’âme de ma voix. Mais indirectement, je pense qu’elle m’inspire beaucoup, puisque aujourd’hui je vis depuis huit ans avec Paul Barreyre mon compagnon en musique et dans l’intimité. il est auteur-compositeur-interprète de chansons françaises magnifiques, elles-mêmes parfois inspirées par des rythmes moyen-orientaux. Il en a composé une soixantaine et elles sont profondément liées à notre relation, à notre amour inconditionnel l’un pour l’autre. Il est mon âme soeur et ce que nous avons construit musicalement ensemble est indissociable de la musicienne que je suis devenue aujourd’hui.

Sur votre album, il y a aussi bien des chants traditionnels que des compositions originales et contemporaines, comment passez-vous de l’un à l’autre ?

En général, quand je tombe sur une chanson traditionnelle qui m’attire, c’est d’abord soit qu’elle me touche profondément, soit que vocalement elle représente un défi intéressant pour moi. Ensuite, je me concentre pour entendre si elle a un potentiel fort pour être transformée. Je commence d’abord par intégrer vocalement la chanson jusque dans les pores de ma peau pour pouvoir la réinterpréter le plus librement possible. J’ornemente énormément et change parfois carrément certains passages des mélodies. J’imagine une nouvelle structure d’évolution, de nouveaux passages, des ritournelles. Souvent me viennent immédiatement en tête la liste des instruments que j’estimerais idéaux pour la chanson telle que je l’imagine.
Très vite, je les fais écouter à Paul, mon compagnon. Je lui traduis la chanson, lui donne des directions artistiques, la couleur que j’aimerais donner à la chanson, les changements de rythme, etc. Il réussit à capter immédiatement ce que j’ai en tête. En fonction de ce qu’il propose harmoniquement, je sélectionne. Ensuite je prends rendez-vous avec Camille El Bacha et idem, je lui explique l’histoire de la chanson, les directions que j’aimerais prendre, etc. Nous essayons des choses ensemble sur ce premier jet. Souvent, je recompose par-dessus, parfois j’ajoute des ritournelles, des thèmes en plus. Camille fourmille quant à lui de sublimes idées harmoniques, l’équilibre est vite trouvé entre les propositions harmoniques de Paul et de Camille. Nous tentons ensuite une maquette d’enregistrement et afin de tester des sons électro a posteriori, qui viendront habiller l’ensemble. Le clavier Prophet de Camille a des ressources inépuisables et nous prenons un malin plaisir à tester plein de sons jusqu’à trouver celui qui épouse le mieux l’esprit de la chanson. Les arrangements additionnels sont faits lors de la quatrième étape : séances de création avec l’ensemble du groupe où les très talentueux Matthias Courbaud à la contrebasse et Milàn Tabàk à la batterie ajoutent leur pierre à l’édifice.
Au fur et à mesure, la structure de départ que j’avais imaginée prend forme, c’est euphorisant !
Quant à mes compositions, je crois qu’elle restent cohérentes avec ces réarrangements de chansons traditionnelles : elles-mêmes sont inspirées de modes traditionnels (anatoliens ou des îles). J’ai tendance à naturellement allier plusieurs modes qui habituellement ne sont jamais unis les uns aux autres. Les arrangements homogénéisent spontanément l’ensemble.

 

Visuel : (c) Chloe Kritharas Devienne

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Co-responsable de la rédaction, Yaël est journaliste (carte de presse n° 116976), docteure en sciences-politiques, chargée de cours à Sciences-Po Paris dont elle est diplômée et titulaire d’un DEA en littérature comparée à la Sorbonne. Elle écrit dans toutes les rubriques, avec un fort accent sur les livres et les expositions. Contact : [email protected]

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