Musique

Sunn O))) + Eagle Twin : live report à Lille avant le concert parisien

28 janvier 2010 | PAR Mikaël Faujour

À une dizaine de jours de leur date parisienne, les deux groupes américains actuellement en tournée européenne se produisaient hier soir à l’Aéronef de Lille. L’occasion de voir Sunn O))), groupe à l’œuvre aussi étrange qu’elle est respectée, y compris hors du seul cercle du metal ou du rock.

Avec Eagle Twin, qui assure la première partie de toute la tournée européenne, la soirée débute on ne peut mieux. Un son surpuissant, un son colossal, titanesque, brutal, un vacarme impressionnant pour un groupe qui est en fait… un duo guitare/batterie. Mais ici, rien à voir avec les White Stripes ou les Black Keys, non. Il s’agit bien ici de metal – et de metal poids lourd. Une guitare saturée (un peu trop d’ailleurs) crachant sans discontinuer des riffs entre doom, stoner et sludge ; un batteur au jeu si puissant qu’il a brisé des baguettes et que l’on se demande s’il ne doit pas changer les peaux de ses fûts tous les deux concerts ; et la voix comme un aboiement qui rappelle Kirk Windstein (Crowbar). Pour faire simple : trois quarts d’heure d’un son ultra-heavy et gras, brassant Yob, Earth, Sleep, Melvins et Crowbar. En fait, une découverte intéressante – même si les deux gars de l’Utah ne révolutionnent pas le metal.

Mais si la première partie n’a pas démérité, le public a surtout fait le déplacement pour Sunn O))), l’un des projets « musicaux » les plus étranges, originaux et cultes de ces dix dernières années. Autant le dire tout de suite : « musique » est un terme qui peut paraître inapproprié pour ce groupe. Il ne s’agit pas ici de chansons au sens classique du terme. Ici, ni mélodie, ni rythme, ni de structure très lisible – Sunn O))), c’est du son, une atmosphère sonore lourde et lancinante (le groupe qualifie lui-même sa musique de power ambient), faite de vibrations, de bourdonnements, de grésillements, de bruissements, de crépitements, de notes traînantes de guitares grasses et sursaturées… Soit une grêle sonique étoffée de toutes sortes de sonorités ambiantes (cuivres, violon, flûte, Korg, harpe, Moog…), comme l’atteste le brillant Monoliths & Dimensions, dernier opus paru l’année dernière et l’un des grands albums de l’année 2009, que venait présenter le groupe, constitué en quatuor. (Tout aussi recommandable : le formidable Altar, en collaboration avec les Japonais de Boris et des musiciens issus de Earth ou Soundgarden.)

Un concert de Sunn O))), c’est une expérience, une épreuve : on n’y vient pas pour remuer la tête et prendre du bon temps. On éprouve physiquement les infrabasses, on ressent l’engourdissement provoqué par l’immobilité d’une atmosphère sonore minimaliste et obsédante. Et cela combiné avec la performance étrange qui s’offre au spectateur, provoquera aussi bien une réelle fascination qu’un profond ennui.

Dans une lenteur irréelle, deux guitaristes dressés devant des murs d’enceintes et armés d’une guitare – qu’ils brandissent de temps en temps comme un glaive de décibels -, plaquent des accords très espacés, laissant traîner grincements, larsens, bourdonnements… Un troisième, derrière un synthé (Moog ?) se saisit par instants d’un trombone, pour n’en laisser échapper qu’une plaintive sonorité. Enfin, entré au bout d’une quinzaine de minutes d’une « introduction » qui paraissait ne devoir jamais finir, le vocaliste, Attila Csihar (connu du public metal pour sa participation au classique De Mysteriis dom Sathanas de Mayhem, en 1994). Tous portent des robes de bure monacales et, noyés dans les brumes artificielles, les lumières et les réverbérations & saturations, semblent lourds et chthoniens comme leur musique et cependant immatériels comme des spectres.

L’inquiétante étrangeté bruitiste de la performance déroute et saisit – quand ce n’est pas l’ennui qui saisit les rares spectateurs mal informés. L’on a rarement vu pareille combinaison visuelle et sonore dans le domaine de la musique – sauf à chercher dans la scène industrielle (éventuellement dans certaines performances scéniques de Coil).

Cérémoniale, hiératique, l’ambiance confine au surnaturel. Les qualificatifs déjà entendus de dark ou de dépressif apparaissent comme un non-sens : Sunn O))) ne semble pas vouloir exprimer des émotions humaines, aussi noires soient-elles, mais impliquer le corps et troubler les sens à renfort de saturations et d’infrabasses insidieuses. Et, avec un vocaliste dont les gestes lents donnent l’impression d’un impénétrable rituel, comme si l’on assistait à quelque occulte cérémonie de mystères ou au sabbat innommable d’une secte inconnue. L’atmosphère est quasi surnaturelle. Et plus l’impression s’accuse, plus les êtres humains réels sur scène apparaissent comme des ghouls – effet que renforce le masque étrange que porte le vocaliste.

La voix d’Attila Csihar, dont la profondeur fait penser aux incantations bouddhistes autant qu’au guttural grognement d’un revenant de film d’horreur, déclame avec une lenteur infinie et un accent hongrois qui rappelle immanquablement Béla « Dracula » Lugosi, de longs textes étranges et passablement apocalyptiques.

Éprouvant, fascinant, unique, troublant : on sort sans trop savoir qu’en penser vraiment, car l’impression est logée plus profondément que dans la mémoire vive. Il faudra encore un peu de temps pour s’en remettre et bien assimiler que l’affaire excède bel et bien les seules limites du spectacle musical.

Sunn O))) (toujours avec Eagle Twin en 1ère partie), comme nous vous l’avons déjà annoncé, se produira au Point Ephémère le 6 février. Il ne reste déjà plus de place…

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Mikaël Faujour

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