Musique

Serge Gainsbourg et le Reggae

Serge Gainsbourg et le Reggae

02 mars 2011 | PAR Jerome Gros

En 1979, Serge Gainsbourg enregistre un album reggae, le premier du genre en français, reconnu comme ayant importé le reggae dans le pays. Se rapprochant de cette musique de par son aspect contestataire, qu’il  qualifie de révolutionnaire, Gainsbourg associe ses paroles provocatrices et ses thèmes favoris à une musique encore peu développée en France, ce qui lui valut un énorme succès, surtout auprès des jeunes.

Serge Gainsbourg s’intéresse au reggae dans la deuxième partie des années 70. Il enregistre une première version de « Marilou Reggae » incluse dans l’album L’homme à tête de chou en 1976. Puis, il enregistre un premier album entièrement reggae à Kingston en 1979 : Aux Armes, et cætera. Pour cela, Gainsbourg contacte deux pointures du genre en Jamaïque, Sly & Robbie (Sly Dunbar à la batterie et Robbie Shakespeare à la basse). Il s’accompagne aussi des trois célèbres choristes de Bob Marley, les I-Threes (Rita Marley, Marcia Griffiths et Judy Mowatt), qui rythment l’album et apportent un accent délicieux aux refrains chantés en français comme dans la chanson qui attisera les débats, la reprise de la Marseillaise, dont est tiré le nom de l’album. L’autre grand tube de l’album, « Vieille Canaille » est encore un titre aux paroles provocatrices (« je serai content quand tu seras mort, vieille canaille… ») et au rythme recherché. Car au-delà des textes propres à Serge Gainsbourg, ce sont des mélodies travaillées et précises que nous offrent les deux producteurs de Taxi Records, créé quelques années auparavant. Il faut dire que Sly & Robbie savent s’y prendre, le premier étant notamment reconnu comme l’un des plus grands innovateurs en terme de batterie dans le reggae. Comme toujours, Gainsbourg donne une place de choix aux femmes dans cet album en louant les joies connues auprès d’elles, sans non plus perdre son côté provocateur comme dans la chanson « Lola Rastaqouère » («Comment oses-tu parler d’amour, toi qui n’a pas connu Lola Rastaqouère », « elle avait de ses yeux, un vrai chat abyssin, et ses seins, deux sphères, entre lesquels j’abandonnais deux mois de salaire ») ou encore « Daisy Temple », parfaitement rythmée par les chœurs et l’orgue électronique. Les textes de Gainsbourg sont intelligents, à l’image de la chanson « Des laids des laids » (« la beauté des laids des laids, se voit sans délai délai »). Il reprend aussi sa chanson « Marilou Reggae » qu’il transforme en « Marilou Reggae Dub », à laquelle s’ajoute la touche exceptionnelle de Sly & Robbie. Musicalement, l’album est largement salué par le public à qui est offert le premier album reggae français, celui qui importe ce genre dans le pays et contribue à son développement. Ainsi, il est vendu à plus de 600 000 exemplaires.

Deux ans plus tard, il réitère l’expérience avec les mêmes, et l’album Mauvaises nouvelles des étoiles, enregistré aux Bahamas, sort en 1981. Cet album s’ouvre sur une perle musicale, « Overseas Telegram » : Robbie Shakespeare nous propose une ligne de basse lourde et entraînante, extraordinairement en phase avec le clavier qui apparaît au milieu de la chanson, chanson relancée incessamment par des interventions marquées de Sly Dunbar. Les I-Threes ponctuent les paroles très belles mais tristes de Gainsbourg (« j’aimerais que ce télégramme soit le plus beau télégramme (…) que tu recevras jamais, et qu’ouvrant mon télégramme, (…), tu te mettes à pleurer, je sais que ce télégramme, est le dernier télégramme (…) que je t’enverrais jamais »). L’album est toujours marqué par les thèmes favoris de Gainsbourg : « Mickey Maousse » est une chanson sur son pénis dont les rimes sont toutes en « -ousse », il parle alors d’une paire de pamplemousses, de quelque chose de quatre pieds six pouces, ou encore quelque chose qui mousse … « Strike » évoque ses conquêtes (« Des British aux Nyakouées, jusqu’aux filles de Perse, j’ai tiré les plus belles filles de la Terre, Hélas, l’amour est délétère comme l’ether et les popers », « après avoir connu des fortunes diverses, (…) en moi-même je me dis qu’il serait peut-être préférable de faire l’amour en allongeant quelques sesterces »). Il touche aussi la religion, avec la chanson « Juif et Dieu », et aussi « Negusa Nagast », qui commence par la religion pour parler d’Haile Selassier Ier avant d’en arriver à une pique lancée à la CIA quant à ses agissements dans certains  pays (« croire, c’est aussi fumeux que la ganja, tire sur ton joint pauvre rasta et inhale tes paraboles », « passer par les armes, va savoir qui ou quoi, demande donc à la CIA ou à Interpol »). Enfin, et surtout, cet album annonce la persistance de Gainsbarre et l’effacement progressif de Gainsbourg, avec notamment la chanson « Ecce Homo ».

Gainsbourg, par envie de changement, d’innovation, de nouveauté, mais aussi pour pouvoir profiter de certaines joies et idées communes avec les rastas, est donc allé en Jamaïque et a touché au reggae, « une musique révolutionnaire, comme la Marseillaise était un chant révolutionnaire » (entretien à propos de la chanson « Aux armes, et cætera »). Il est d’ailleurs reconnu comme le premier à le chanter en français et à diffuser ce genre en France à un public plus large. Ses deux albums continuent de marquer le monde du reggae : certaines chansons sont remixées dans les sound systems ; le musicien et producteur français Bruno Blum, surnommé « Doc Reggae » par Coxsone Dodd (célèbre producteur du label Studio One), réédite et produit trois albums tirés des originaux : Aux Armes, et cætera-Dub Style, Mauvaise nouvelle des étoiles-Dub Style (2003) et Gainsbourg … Et Cætera : Enregistrement public au théâtre Le Palace (2006), avec la collaborations de musiciens et chanteurs jamaïcains influents et importants dans le monde du reggae, comme le toaster Big Youth ou encore le batteur Leroy « Horsemouth » Wallace. On peut ainsi apprécier la version revisitée de « Marilou Reggae », particulièrement réussie.

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Jerome Gros

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