Rap / Hip-Hop

Raja Meziane : «Je ne me considère pas du tout comme représentante du peuple ou du Hirak»

Raja Meziane : «Je ne me considère pas du tout comme représentante du peuple ou du Hirak»

27 février 2020 | PAR Donia Ismail

Elle est l’un des visages de ce mouvement contestataire historique algérien. Raja Meziane enchaîne les tubes depuis son très remarqué « Allô le Système » où elle dénonce la corruption étouffante en Algérie, son pays d’origine. Le 8 mars prochain, la coqueluche du rap maghrébin sera sur la scène de l’Institut du monde arabe pour un concert unique à Paris, dans le cadre du festival Arabofolies

Donia ISMAIL : Pour ceux qui ne vous connaissent pas, Raja Meziane, comment pouvez-vous vous décrire ?

Raja MEZIANE : Artiste engagée depuis mes débuts, ayant aussi choisi d’étudier le droit et d’exercer le métier d’avocate pour les mêmes raisons que j’ai choisi de chanter : dénoncer les injustices où qu’elles soient.

DI : Comment avez-vous découvert le hip-hop?

RM : J’ai grandi en écoutant du hip-hop comme d’autres musiques. Je ne l’ai pas vraiment découvert. Elle fait partie de mon background musical et de mes influences.

DI : Allô le Système a eu un énorme succès non seulement en Algérie, mais aussi en Europe. Vous attendiez-vous à un tel succès international en sortant le titre?

RM : Le succès d’Allô le Système n’était pas du tout attendu, loin de là! Cette chanson a été écrite, arrangée et le clip tourné en 24 heures. C’était ma façon de participer aux manifestations. Son succès en dehors de l’Algérie démontre que les cries de liberté sont entendus quels que soient la langue ou le pays.

DI : Les derniers titres que vous avez sortis — Toxic, Rebelle, Survivor —, on est dans le rap dur, qui claque. Rimmel, Weswes, Ana Ghaza, des titres plus anciens,  beaucoup moins… On entend des influences d’autres genres musicaux : pop, chaâbi parfois…

RM : Ceux qui m’ont suivi depuis mes débuts, savent que je touche à plusieurs styles musicaux par choix. Je refuse de me limiter à un seul style, cela fait partie de ma liberté artistique. Quant au choix du rap, chaque texte que j’écris apporte avec lui son atmosphère. J’ai besoin que la musique suive. Les textes d’Allô le système et les autres titres qui ont suivi se sont orientés vers des couplets rap naturellement. Je ne voyais aucune autre musique pour accompagner ces flows qui devaient sortir à chaud et dont je voulais garder le côté cru.

DI : Quand on écoute Rebelle, Allô le Système, on entend une voix métallisée, parfois robotique. Pourquoi ce choix de l’auto-tune?

RM : Je vois l’auto-tune comme un outil parmi d’autres, au même titre que n’importe quel autre effet de production musicale. Je pourrais très bien faire sans, mais c’est un choix artistique qui convient à certains titres et à un certain genre que j’aime bien, rien de plus.

DI : Le rap algérien prend de plus en plus de place sur la scène internationale, on l’a vu avec Soolking par exemple, vous également. De manière générale, le rap s’est totalement démocratisé dans le monde arabe. Pourquoi, selon vous? Qu’est-ce que le rap du monde arabe apporte de plus?

RM : Le rap en Algérie même s’il est encore très marginalisé et n’a malheureusement aucun espace d’expression, reste très productif et compte beaucoup de rappeurs talentueux qui n’ont que Youtube et les réseaux sociaux pour vitrine. Ils arrivent quand même à s’exporter, tant bien que mal. Cette effervescence de la scène rap dans le monde arabe et surtout au Maghreb, est à mon avis indissociable de la situation politique, économique et sociale de la région et aux conditions de vie de la jeunesse qui a besoin d’exprimer sa réalité quotidienne. Le rap reste, à mon avis, la musique la plus proche et la plus accessible aux jeunes. Ceux qui écoutent cette musique, pour la plupart, cherchent à entendre les vérités que tout le monde connaît mais que très peu disent. Je peux même dire que certaines chansons qui traitent de sujets de société, considérés comme  »tabous », sont une thérapie pour cette société et que beaucoup d’artistes font du rap de plus en plus  »conscient » contrairement à ce que l’on pourrait penser. Si vous voulez savoir ce que le rap du monde arabe apporte de plus à cette musique, je dirais son histoire !

DI : Y-a t-il un ou une artiste qui vous inspire en particulier en ce moment ? J’ai vu que vous aviez participé à un concert hommage à Cheb Hasni…

RM : En ce moment l’artiste qui m’inspire le plus c’est les millions d’Algériens qui sortent chaque mardi et vendredi pour exprimer leur refus du régime toujours en place avec leurs chants de liberté puissants qui font vibrer les murs partout en Algérie ce sont mes artistes préférés!

DI : « Elle a un côté Lara Croft quelque part, très engagée, guerrière pour elle, pour la liberté, la dignité, pour les femmes. » Dorothée Engel, chargée de l’action culturelle à l’IMA, dit cela de vous. Qu’est-ce que vous en pensez?

Pour moi c’est un compliment. Je lui dis déjà merci ces mots et aussi pour l’invitation à l’Institut du monde arabe le 8 mars. C’est elle qui m’a donné l’opportunité de faire mon premier concert à Paris ! 
Je me vois tout simplement comme une femme algérienne libre très fière de ses origines, qui ne cautionnera jamais l’injustice.

DI : Vous faites partie des 100 femmes les plus influentes et inspirantes de 2019, selon le classement établi par la BBC, faisant de vous la première algérienne a intégré cette liste. Ce n’est pas rien ! Quelle a été votre réaction en apprenant cette nouvelle

RM : J’ai été très honorée et très contente de faire partie de ce classement qui est assez prestigieux et qui a beaucoup d’échos à travers le monde. J’ai été aussi très heureuse de découvrir 99 autres histoires inspirantes, exemples d’engagement et de persévérance. Le plus important pour moi, c’est qu’à travers mon histoire, j’ai pu mettre en lumière ce qu’il se passe en Algérie, vu le black-out médiatique sur le hirak depuis ses débuts.

 

DI : Ce n’est pas effrayant d’être une figure de proue, de représenter tout un peuple ?
RM : Même si c’est l’idée que les gens peuvent avoir, je ne me considère pas du tout comme représentante du peuple ou du Hirak. je considere que j’en fais pleinement partie. Je fais en sorte que tout ce que je fais ou dis, apporte quelque chose de positif à cette révolution populaire, comme tous celles et ceux qui ont la chance de pouvoir manifester pacifiquement en Algérie depuis le 22 février 2019.

DI : Pour vous, que veut dire être un artiste?
RM : Être artiste c’est déjà ressentir le besoin de s’exprimer quelle que soit la forme d’art que l’on pratique. C’est aussi d’avoir une raison d’être à travers cet art , je pense que l’artiste à un rôle à jouer dans la société dans laquelle il évolue et quand la notoriété de l’artiste est grande, ce rôle devient une responsabilité qu’il ne faut pas esquiver.

DI : Qu’est-ce que l’on peut vous souhaitez pour l’avenir?
RM : De la chance !

visuel : ©Dee Tox

Luxueuse intégrale des symphonies de Beethoven par le Philharmonique de Vienne (1)
Et tous, posons nos yeux sur Teresa Vittucci
Donia Ismail

Publier un commentaire

Votre adresse email ne sera pas publiée.

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *