Rap / Hip-Hop

[Interview] Wax Tailor : « m’offrir un bilan de mes dix années de carrière »

[Interview] Wax Tailor : « m’offrir un bilan de mes dix années de carrière »

03 novembre 2014 | PAR Bastien Stisi

Habitué à marier l’électro, le trip hop, le jazz, le hip hop, la downtempo, la pop rétro et les extraits de films à l’actualité dépassée, le Français Wax Tailor clôture une tournée au sein de laquelle un orchestre symphonique est venu s’ajouter aux mille horizons sonores déjà parcourus. C’est à l’occasion de la sortie de son double album live (plus DVD) que Jean-Christophe Le Saout revient avec nous sur cette expérience symphonique en forme d’état des lieux discographique :

Sur Phonovisions Symphonic Orchestra, tu revisites à l’aide d’un orchestre symphonique et à l’occasion de tes dix ans de carrière quelques-uns des titres issus des albums de ta discographie. Il était donc l’heure de faire le point ?

Wax Tailor : Voilà oui, m’offrir un bilan de ces dix années de carrière ! J’avais déjà testé le format symphonique par le passé (en 2010 avec l’Orchestre de l’Opéra de Rouen), et je savais que je reviendrai un jour à cette expérience. Mais ce fut à l’époque une débauche d’énergie tellement énorme pour la réaliser (beaucoup de gens se questionnaient sur la faisabilité du truc…) que je ne m’imaginais pas remettre ça aussi vite…Après la tournée de Dusty Rainbow From The Dark qui m’avait pris plus d’un an et 150 dates dans un tas de pays, je m’étais d’ailleurs dit que 2014 serait une année studio. Et puis, je me suis retrouvé avec cette proposition l’année dernière qui était de faire une création autour des interactions. J’ai enchaîné, et profité de l’anniversaire de mes dix ans de carrière pour la réaliser. Plutôt que de refaire un album spécialement pour ça, je me suis dit que faire un tour d’horizon de mon propre passé pouvait être cohérent.

Et alors, quel regard portes-tu sur ce résultat ?

W. T. : C’est troublant. Parce que lorsque tu as l’habitude de travailler avec du sampling, tu as un rendu live qui reste très proche du rendu studio. Là, ce n’était évidemment pas le cas. Lorsque tu commences à le mettre en œuvre avec des cordes et tout, tu trouves ça dégueu, mais en gardant en tête que ça rendra bien en live…

En live, justement, tu as toujours donné l’impression d’être un véritable chef d‘orchestre, distributeur de cartes (sonores). Sauf que sur ce coup-là, il y a un autre chef d’orchestre avec toi sur scène…

W. T. : Ça fait effectivement bizarre ! Il m’a d’abord fallu trouver le chef d’orchestre qui comprenne qu’en réalité, le véritable chef d’orchestre, c’était moi ! Et je dis ça sans prétention, simplement par souci de cohérence et d’organisation ! La personne avec qui j’ai travaillé est arrivée à comprendre qu’elle contrôlait l’orchestre, mais à partir du moment où moi je lui demandais de le faire. Il y avait alors une articulation complexe entre son mouvement et celui que faisaient les machines. On a beaucoup travaillé contre l’inertie. De l’extérieur, pour un lambda, ça paraît transparent et hyper simple, mais de l’intérieur, ça a été un véritable challenge ! Mais c’est normal : lorsque tu vas voir un spectacle, tu n’as pas envie de voir les ficelles. Là c’est pareil.

Il y a eu une autre problématique importante pour moi, c’est que la beauté et la puissance d’un orchestre symphonique, c’est l’organique, le moment où tu te fais attraper par un son physique. Ce qui sort des machines, c’est du son amplifié. Alors on s’est posé la question : est-ce que tu passes tout dans les micros en faisant une espèce de bouillie quitte à perdre la magie du truc, ou est-ce que tu trouves l’équilibre. On a pris la deuxième option. On est carrément partis avec cinq ingénieurs du son sur la tournée pour rendre tout ça possible…Trois personnes aux lumières aussi, et trois régisseurs plateaux. Entre les musiciens, les chanteurs, les encadrants et l’équipe technique, on était en tout 76…

Travailler avec des artistes marqués électro, hip hop, pop, jazz…puis classique. Qu’est-ce que ça change ?

W. T. : Ce sont des univers très différents ! Je l’avais particulièrement remarqué lors de mon expérience avec l’Orchestre de l’Opéra de Rouen, composé de musiciens confirmés, mais le côté carcan administro-classique était très prononcé…Là, en tournée, je me suis appuyé sur un orchestre composé de musiciens assez jeunes, âgés de 20 à 25 ans et dont j’ai moi-même supervisé la composition. Ça faisait un peu colonie de vacances, c’était très rafraîchissant ! Je voulais avoir la puissance d’un orchestre symphonique tout en conservant un esprit de groupe.

Être accompagné sur scène par un orchestre symphonique lorsque l’on vient d’un format « pop », dans l’imagerie générale, ça peut être vu comme quelque chose de particulièrement pédant, si ce n’est comme de la branlette intellectuelle… Comment expliques-tu ce rapport conflictuel qu’ont les gens avec la collaboration pop / classique ?

W. T. : Tu as tout à fait raison, et j’en suis bien conscient. Je dirais que dans ce type de collaboration (pop + classique), il y a trois types de profils. Tu as les artistes du genre Jeff Mills, qui fait un symphonique dans un univers très électro, il y a une vraie surprise, et ce même si c’est très cohérent. Il y a aussi ceux qui sont plutôt marqués variet’ et qui se retrouvent avec un orchestre juste pour faire décoration…Moi, je me positionne dans une autre catégorie : celle dans laquelle il n’y a pas forcément de surprise dans une pareille association. Ça fait dix ans que je me balade en tournée avec un violoncelle, un violon et une flûte : passer maintenant à l’orchestre symphonique au grand complet, c’est dans la continuité. Et puis je voulais que mes musiciens soient au sens de la réécriture. Pas qu’ils interviennent de temps en temps pour faire une petite ligne…L’écueil est entre les deux : trouver quelque chose qui ne fait pas décoration, et à l’inverse, ne pas tomber dans l’utilisation à outrance de l’orchestre et finir par perdre l’âme de ta compo de base…

Retravailler de cette manière tes morceaux, ça t’a permis de les redécouvrir ?

W. T. : Complètement oui. Dix ans après, tu te rends compte que tu as beaucoup de systématismes dans ta musique, tes petites obsessions ! L’intérêt était aussi là : retravailler certains morceaux, les faire terminer différemment, troubler le public en proposant une intro différente du morceau de base…

Ce genre de projet, c’est se mettre en danger, ou c’est tomber dans l’autosatisfaction ?

W. T. : Honnêtement, je ne me remets pas du tout en question sur un album comme ça. Il n’y a aucun risque pour moi. C’est un kiffe, et une sorte d’autosatisfaction flatteuse pour moi. Bosser avec un orchestre symphonique bonifie parfois tes morceaux d’une manière tellement immense…

Et tu sais, il y a un truc que je garde toujours en tête vis-à-vis de tout ça, c’est que ce n’est que de la musique ! J’entends parfois des gens en interview qui donnent l’impression d’avoir un fusil sur la tempe…Il ne s’agit pas de savoir si l’on va toucher l’humanité ou si l’on ne va pas la toucher…

Après cette expérience symphonique, qui dénote considérablement par rapport à tes productions précédentes, y a-t-il un style musique particulier que tu envisages de développer dans les années à venir ?

W. T. : Écoute par exemple, il y a un côté « rock » dans mes lives, mais je ne me sens pas capable de vraiment explorer la musique rock…J’ai toujours eu le sentiment que j’étais une éponge qui mettait du temps à intégrer les choses mais qui finissait par le faire…là par exemple je sens monter dans ma musique quelques accents psyché. Après, le côté rock, il faut parvenir à le transcrire. Moi qui viens d’un milieu hip hop, je trouve qu’une grande partie des tentatives fusionnantes sont un échec lamentable. Même quand Cypress Hill touche au rock, le rendu est sale. Patrick Bruel quand il fait du hip hop, c’est nul parce qu’il n’a rien compris au hip hop. Quand les rappeurs mettent du rock dans leurs prod’, c’est pareil : ce n’est pas en mettant une distorsion que tu fais de la musique rock…Je n’aimerais pas tomber dans cet artifice-là !

Le prochain album poursuivra-t-il l’élan de l’album concept et narratif que l’on avait retrouvé sur Dusty Rainbow From The Dark, ton dernier album studio ?

W. T. : Non, j’ai envie de passer à autre chose. Renouveler immédiatement le côté narratif, c’est très peu probable. J’avais envie de quelque chose de très atmosphérique et qui mette en avant un certain côté mélancolique que je peux avoir, là maintenant j’ai envie de partir dans quelque chose de plus « énervé » et de plus énergique. C’est en tout cas le projet dans l’instant !

Wax Tailor, Phonovisions Symphonic Orchestra, 2014, Believe Recordings / Lab’oratoire, 85 min.

Visuel : © pochette de Phonovisions Symphonic Orchestra de Wax Tailor

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Bastien Stisi
Journaliste musique. Contact : [email protected] / www.twitter.com/BastienStisi

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