Pop / Rock

[Live report] Sufjan Stevens au Grand Rex

[Live report] Sufjan Stevens au Grand Rex

09 septembre 2015 | PAR Bastien Stisi

Dans un Grand Rex complètement garni, Sufjan Stevens présentait hier soir (et aussi ce soir, même salle) son dernier album Carrie & Lowell, un album que l’on sait avoir été conçu afin de laver les blessures sanguinolentes occasionnées par le décès récent d’une mère qui ne l’a pas élevé…

Pour exprimer pareils maux (et ici, pareils mots), le Michiganais avait alors fait, en studio, le choix d’un retour aux origines folk minimales, usant d’une voix redevenue audible (quelle bonne idée), à mille timbres de ce qu’elle avait pu devenir, tordue et détournée à l’extrême, sur les moments les plus fous et les plus gangrenés de son disque illuminé The Age Of Adz. C’est aussi le choix qui a (globalement) été fait hier soir, et malgré la présence paradoxale autour du chanteur / guitariste / pianiste / flûtiste, de cinq musiciens (la folkeuse Dawn Landes notamment, et le claviériste Steve Moore et son look sympa de ZZ Top chevelu).

Sufjan commence son live de la même manière qu’il commence son album, avec « Death with Dignity », qui plante immédiatement le décor. Le Grand Rex, sans même que l’on ait eu besoin de lui suggérer, s’est alors déjà muté en grand confessionnal, attentif aux souvenirs déjà fanés d’un homme en train de se livrer. Le jeu de lumières, mystique et admirable, renforce cette impression de beauté morbide, en donnant aux projections scéniques des allures de cathédrales modestement baroque. Le public, concerné quoiqu’extérieur au marasme interne de son interlocuteur, tend l’oreille, clôt les lèvres, frappe dans ses mains entre chacun des morceaux sublimes qui émanent de cet album qui sera proposé dans son intégralité (« Should Have Know Better », « Drawn To The Blood », « Eugene », « Carrie & Lowell »…)

Derrière Sufjan, des vidéos d’enfants défilent, lorsque ce n’est pas celle d’une plage bordée par des rivages apaisés (c’est le clip de « No Shade In The Shadow Of The Cross »). On ignore si, comme c’est le cas pour les visuels qui composent la version vinyle de son album et comme pour la pochette qui l’accompagne, ces vidéos sont issues de son patrimoine mémoriel ou de celui d’un autre. Le jeu de lumière, lui, fait toutefois son choix, en isolant souvent le chanteur de ses musiciens, comme pour dire que c’est son passé à lui que l’on est en train de narrer.

La première partie du concert est dévorante de beauté, et prend tout ce qui est possiblement prenable dans ce genre de circonstance (aux tripes, à la gorge, au cœur). Sufjan, lui, ne s’exprimera qu’après en avoir terminé avec la récitation de ce dernier album un brin traumatique, et visiblement pas encore tout à fait digérer (on a déjà vu homme plus serein sur scène, il faut le dire).

De cet ultime album, certains morceaux, toutefois, se voient détournés de leur nature première, afin d’endosser des habits (dommageables) qui les écartent considérablement de leurs versions studio. C’est le cas d’« All of me Wants all of You », auquel vient s’adjoindre une ligne aqueuse et psychée, ou de  « Fourth of July » et ses voix étrangement doublées. Ils sont là pour rappeler que le folkeur confessé de Carrie & Lowell est toujours aussi le sorcier allumé de The Age of Adz, l’arrangeur baroque d’Illinois, la 3e tête du projet bizarrement popeux Sisyphus (l’un de ses side project, mené avec Son Lux et Serengeti).

Et puis, le son s’amplifie soudain, éclate, retranscrit sa folie sur des écrans des flammes rougeoyantes. Ce sont les extravagances et les injonctions personnelles de « Vesuvius » (« Sufjan, follow the path / It leads to an article of imminent death / Sufjanfollow your heart / Follow the flame / Or fall on the floor…»), dont les excès laissent envisager alors une évolution plus pop et plus baroque du set. Il n’en sera rien, et plutôt que de se parer des ailes de cygne qui l’avaient accompagné lors de son concert excessif et mémorable donné à l’Olympia il y a quatre ans, l’Américain demeurera sur les terrains du folk intimiste et raisonné (« To Be Alone With You », issu de Seven Swans, « John Wayne Gacy Jr », issu d’Illinois).

Témoin suprême de ce choix, l’interprétation tout aussi modeste du tube ultime « Chicago » qui vient clôturer le set tout en douceur après deux heures intenses de concert. On aurait préféré, bien entendu, s’exalter sur ce dernier morceau qui a largement participé à la postérité du garçon. Mais il semblerait qu’il y ait un moment pour tout. Des moments pour se souvenir (ou se repentir ?) et d’autres pour jouir. « I made a lot of mistakes », disait-il alors. Mais pas hier soir.

Visuels : (c) Ybouh

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Bastien Stisi
Journaliste musique. Contact : [email protected] / www.twitter.com/BastienStisi

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