Pop / Rock
[Live report] Alt-J au Casino de Paris

[Live report] Alt-J au Casino de Paris

30 septembre 2014 | PAR Bastien Stisi

Après avoir magistralement franchi la semaine passée l’obstacle (si périlleux) du second album, les Anglais d’Alt-J s’attaquaient hier soir au Casino de Paris à ce qui demeure pour beaucoup encore le grand défi de leur toute jeune carrière, à savoir leur capacité à retranscrire en live les merveilles véhiculées par le studio.

Et au terme d’un concert qui aura cette fois duré plus de 45 minutes (on leur a souvent reproché la durée rachitique de leurs sets sur la tournée de leur premier album), il conviendra de dresser, déjà, un premier constat : s’il faut toujours d’abord favoriser l’écoute de la pop folk azimut d’Alt-J en studio, il ne faudra plus pour autant la fuir en live, et ce même si le quatuor devenu trio (mais qui demeure tout de même à huit mains sur scène) n’est pas subitement devenu en deux ans une furie live absolue capable de dézinguer une salle en trois accords de guitare et trois notes de synthé. Il ne le sera d’ailleurs sans doute jamais.

C’est qu’il n’en a a priori, ni la capacité, ni le punch, ni même surtout l’envie. Car la pop de Joe Newman et de ses compères, et malgré les grandeurs et l’audace de ses compositions, est paradoxalement d’abord construite pour les oreilles attentives, pour les consciences patientes, pour les esprits capables de savourer le format pop autrement qu’en s’accrochant aux gimmicks de mélodies un peu trop systématiquement reproduites. Les concerts d’Alt-J sont réservés aux adeptes de la nuance, loin du racolage FM et du preneur d’otage sonore, et peut-être aussi d’abord, compte tenu de l’attitude très sage du groupe, aux fans d’Alt-J. Ceux-là étaient d’ailleurs nombreux hier soir (la date était complète 45 minutes après la mise en vente des billets…), et pour la plupart forcément un peu conquis d’avance, plein de sourires sur les visages à la moindre énonciation des accords des tubes tous salués par des applaudissements chaleureux.

Alors, après la récitation en ouverture du premier extrait de This Is All Yours, le strange pop « Hunger of The Pine », qui voit dialoguer Musset, Miley (Cyrus), et les méandres d’un jazz mélancolique, les Britanniques se lanceront dans le croisement quasi continuel des titres de leurs deux premiers albums, ce qui nous donnera l’occasion de constater, encore, à quel point les deux opus discographiques se répondent et se complètent, marqués par une indéniable identité sonore dont la plus évidente manifestation sera sans doute l’interprétation des deux parties de « Bloodflood » (une sur chaque album). Ici, le frisson s’invitera sur les bras des plus sensibles, tout comme il le fera sur l’idéal « Taro », paroxysme émotionnel de toute une salle dont une partie le vivra bruyamment de l’extérieur (« Tarooooo »), et l’autre de l’intérieur (il y a des larmes cachées au-dedans). Pour tous, l’instant est grand.

On se demande alors s’il sera possible un jour au groupe de trouver un instant plus efficace que ce gimmick aux sonorités indiennes qui, au cœur du morceau, déchire à plusieurs reprises les cœurs en même temps qu’il les serre. On se dit surtout, comme sur l’annonce du génial « Mathilda », chanté en chœur, ou sur ceux de « Fitzpleasure », de « Every Other Freckle » , et de « Nara », que ces morceaux sont sans doute trop parfaits en studio pour pouvoir fonctionner de la même manière en live. Et c’est sans doute là toute la problématique (de riche) d’Alt-J. Pour s’en défaire, on aimerait les voir en live plus audacieux, moins propres, davantage focalisés sur l’instant que sur la récitation arithmétique de leur set, et cela malgré un show dont la seule véritable faiblesse (c’est que l’on est bien exigeant Alt-J…) résidera dans un dernier quart d’heure plus faible (soporifique ?), heureusement compensé par l’offrande superbe de « Breezeblocks », dont le refrain (« Please don’t go please don’t go, I love you so I love you so ») sera répété (hurlé ?) tel un hymne à la tristesse / à la joie par une foule soudainement réveillée.

Voilà donc sur scène une pop toujours sage (mais certainement plus ennuyeuse) pour anti-héros rock par excellence, tellement libérée dans son essence originelle qu’on lui pardonnera amplement (pour le moment du moins) de ne pas être magistrale sur scène. Dans Les Mains Sales, Sartre ne disait-il pas, d’ailleurs, que les enfants sages faisaient les révolutionnaires les plus terribles ?

De nouveau, Alt-J sera en concert au Zénith de Paris le mercredi 4 février 2015.

Visuel : (c) Laura Coulson ; Gabriel Green ; pochette de This Is All Yours d’Alt-J

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Bastien Stisi
Journaliste musique. Contact : [email protected] / www.twitter.com/BastienStisi

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