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[Interview] Deportivo : « Parvenir à ne pas négliger ses rêves »

[Interview] Deportivo : « Parvenir à ne pas négliger ses rêves »

05 février 2014 | PAR Bastien Stisi

Lâchés par Barclay après dix années ponctuées par la parutions de trois albums studios, les trois Franciliens de Deportivo ont dû emprunter le chemin de la production indépendante pour donner naissance à Domino, leur dernier opus paru à l’automne dernier. À la recherche de « la brise » et d’un souffle nouveau, et quelques jours avant une date à la Cigale, Jérôme Coudanne (le leader, guitariste et chanteur du groupe) évoque avec nous la genèse d’un album marqué par un retour aux sources noisy et parfaitement authentique…

Avec la parution de votre dernier album Domino, vous venez de fêter dignement les dix années d’existence de Deportivo et la sortie de votre tout premier EP La Salade (2003). Durer dix années lorsque l’on est un groupe de rock français en 2014, est-ce qu’il n’y a pas là quelque chose d’inédit ?

Jérôme Coudanne : C’est une vraie bonne question. Avec Eiffel et No One Is Innocent, on doit effectivement faire partie des groupes de rock français un minimum médiatisés qui durent le plus longtemps…Être capable de vivre de sa musique dans le contexte actuel, c’est assez incroyable pour nous, surtout lorsque l’on pense que l’on s’imaginait à l’époque de Parmi Eux que Barclay ne nous garderait que pour un seul album ! On ne pensait d’ailleurs pas être capable d’écrire de nouvelles chansons après…

De manière paradoxale, ces derniers mois et la mise en forme de Domino ont justement été marqués par votre départ de chez Barclay…

J.C. : On a effectivement été lourdé de chez Barclay, mais il faut bien avouer qu’on le sentait venir depuis longtemps (depuis le deuxième album en fait). C’est la loi du marché, et la rentabilité qui prime…C’est une séparation qui ne s’est toutefois pas du tout passée dans la douleur et sans rancœur aucune (on a quand même travaillé avec les gens de chez Barclay pendant dix ans…), et qui ne nous a pas trop handicapé pour la préparation du nouvel album : avec l’expérience accumulée au fil des années, on savait parfaitement qui solliciter et avec qui on devait travailler.

Est-ce que vous ambitionnez de faire signer d’autres artistes sur votre nouveau label Titanic Records, que vous avez créé afin de pouvoir faire paraître ce quatrième album ?

J.C. : J’aimerais personnellement beaucoup, mais on ne vendra jamais assez d’albums pour ça…On va déjà essayer de gagner un peu d’argent pour en faire un cinquième !

En quoi est-ce que le voyage en Amérique du Sud que tu as effectué il y a quelques mois a pu influencer les compositions de Domino ?

J.C.  Après notre départ de chez Barclay, j’ai ressenti le besoin de voyager et de prendre du recul par rapport à tout ça. Je suis parti avec ma femme en Uruguay, en Argentine, au Brésil…mais sans guitare ni volonté aucune de composer de la musique. À mon retour, les chansons sont toutefois arrivées très vite et très naturellement : lorsque tu voyages, et surtout dans des pays où la communication avec les gens est si facile, tu reviens nécessairement avec l’esprit vidé et marqué par quelque chose de nouveau. Si tu ne voyages pas, je crois que tes idées restent un petit peu trop figées.

Avec Domino, je n’ai justement pas l’impression que Deportivo soit resté figé à l’endroit où on l’avait laissé en 2011… Vous semblez au contraire vous éloigner énormément de Ivres et Débutants, bien plus « propre » et « pop » que vos autres productions (on sentait bien la patte Gaëtan Roussel)…Y a-t-il l’idée d’un retour aux sources ?

J.C. : Si tu avais entendu les démos de base de Ivres et Débutants, tu aurais sûrement trouvé que ce n’était pas si éloigné de ce que l’on vient de faire avec Domino. Certains morceaux étaient initialement beaucoup plus tendus. Après, tu as bien raison, le mix et la prise de son ont changé beaucoup de choses. Lors de l’enregistrement de l’album, j’avais l’impression que plus rien ne m’appartenait, que je n’avais plus de pouvoir de décision…

Il y a un peu de regret par rapport à tout ça ?

J.C. : Oui et non. Sur Ivres et Débutants, tout était devenu un peu compliqué, et  si j’avais pu, j’aurais fait quelque chose de plus énergique, de plus court, de plus crado (certaines chansons m’embêtent même un peu…) Il y a toutefois certains morceaux que j’adore, et je pense malgré tout qu’il a été important pour nous de passer d’un extrême à un autre comme ça : on a ouvert des perspectives qu’on ignorait alors, et dont le résultat nous étonne même encore aujourd’hui…

L’utilisation des synthés notamment, qui sont très présents sur Ivres et Débutants et que l’on retrouve un peu sur Domino ? On est d’accord, il n’y en avait pas sur les deux premiers ?

J.C. : Il n’y en avait pas non. On pourrait dire que Ivres et Débutants était dans les clous, et que Domino est plus dans nos clous ! Dans l’idée, et si on voulait trouver une logique à notre discographie, on devrait inverser le troisième et le quatrième album !

Au-delà des comparaisons avec vos ainés de la scène rock française (Noir Désir & co), il y a une véritable patte Deportivo, dans votre manière d’exécuter votre musique, mais aussi dans vos thématiques : la fuite du temps, la perte de l’innocence, la complexité des amours…

J.C. : Oui, des grands sujets que l’on a toujours essayé de traiter à notre manière. Il n’y a toutefois rien d’intellectuel dans ce que l’on fait. Quand j’étais en banlieue et que j’avais des boulots merdiques, l’idée était surtout de poétiser cette vie merdique, essayer d’y mettre un peu de charme. Parvenir à ne pas négliger ses rêves. C’est ce que j’ai essayé de faire avec Deportivo.

Il y a de la poésie chez Deportivo, mais pas de politique…

J.C. : Pas de politique non, mais peut-être un peu de social. Au moment de composer et de jouer Parmi Eux, j’avais par exemple l’impression de ne pas raconter grand-chose. A posteriori et en le réécoutant aujourd’hui, je le trouve bien représentatif du petit blanc de la classe moyenne de banlieue de l’époque, qui a une sévère dent contre le système scolaire français. On vient de Bois d’Arcy, dans le 78, un endroit où il n’y a ni cinéma, ni centre-ville, mais où il y a une prison…Forcément, ça a son impact.

Comme ça, je te suis mieux. Mais si on écoute Deportivo sans connaître ton histoire et celle du groupe, je ne crois pas que l’on puisse avoir l’impression que vous faites du social, du politique, ou de l’idéologie. On ne va pas se dire : « Deportivo, c’est un groupe de gauche », comme on a tendance à catégoriser beaucoup de groupes de rock français…

J.C. : Oui, tu as raison : dans nos textes, on ne va pas dire : « si tu votes FN, t’es nul. » On parle et on brode autour des petites réalités du quotidien, on est plus sur l’expression d’une humeur que sur celle d’un grand sentiment. Avec Deportivo, j’ai toujours voulu donner aux gens la possibilité de se laisser bercer par la musique et par le chant sans se prendre forcément les paroles dans la gueule…

Depuis Ivres et Débutants, tu as d’ailleurs abandonné l’interprétation de titres en anglais pour te contenter exclusivement de morceaux en français…

J.C. : C’est vrai que sur les deux premiers albums, il y avait à chaque fois deux ou trois chansons en anglais. Pour le premier album, je m’étais forcé à prendre un accent volontairement très mauvais afin de mettre en avant le côté « cancre » que l’on revendiquait alors beaucoup. C’était cohérent. Sur notre album éponyme, par contre, j’avais essayé de m’appliquer…mais plutôt que de faire un truc passable dans une langue qui n’était pas la mienne, j’ai préféré carrément tout faire en français. Je sais qu’il y a plein de groupes en France qui le font, ce que je comprends parfaitement, mais je trouve que l’excuse qui consiste à dire que c’est plus simple de chanter en anglais est fausse. Écrire en anglais lorsque tu ne l’es pas demande automatiquement beaucoup plus de travail…

Généralement, ces groupes-là mettent en avant leur peur du jugement lié au fait de chanter en français…Ils ont la sensation, s’ils doivent chanter en français, d’être dans l’obligation de faire des « vrais » textes pour pouvoir être pris au sérieux…

J.C. : Oui, je comprends. Ils ont sans doute aussi l’idée que ça sonne mieux en anglais… Tu vois, on a enregistré notre second album avec Gordon Raphael (qui a enregistré les deux premiers albums des Strokes). Je lui disais justement que les groupes anglais avaient cette chance de pouvoir écrire beaucoup plus de choses et plus facilement dans leur langue. Il m’a répondu que les bons groupes anglais, contrairement aux apparences, avaient de vraies bonnes paroles ! Les Français donnent toujours l’exemple des Beatles qui chantent des paroles à la con. Mais sur leurs derniers albums, les paroles sont vraiment bonnes ! La vérité c’est que si tu veux être un pur groupe en Angleterre et aux États-Unis, tu as intérêt à avoir des paroles qui tuent ! C’est une langue assez simple pour chanter, mais personnellement, en tant que Français, je me sens bien plus à l’aise dans ma langue maternelle ! C’est plus facile, c’est plus vrai !

Aura-t-on le droit un jour à un album de Deportivo moins expéditif que d’habitude ? Il est bien rare de vous voir dépasser la demi-heure en studio…

J.C. : J’aime bien justement quand les gens prennent les albums dans la gueule ! C’est plutôt mon truc : tu écoutes l’album, puis tu passes à autre chose ! Inutile de vouloir chasser le naturel !

Deportivo sera à la Cigale le jeudi 6 février 2014. Des places sont toujours à gagner par ici.

Visuel : © pochette de Domino de Deportivo

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Bastien Stisi
Journaliste musique. Contact : [email protected] / www.twitter.com/BastienStisi

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