Musique

Voyage au pays de luigi Nono et somptueux Via Crucis de Liszt sous les doigts de Bruno Mantovani, Brigitte Engerer et Laurence Equilbey

Voyage au pays de luigi Nono et somptueux Via Crucis de Liszt sous les doigts de Bruno Mantovani, Brigitte Engerer et Laurence Equilbey

06 mars 2011 | PAR Bérénice Clerc

Accentus/Axe 21, Bruno Mantovani, Brigitte Engerer et Laurence Equilbey se réunirent le 5 mars à la Cité de la Musique dans le cadre du cycle Liszt/Nono.
Ces deux compositeurs, en quête d’un langage musical fort, cherchent à dépasser les limites, à bouger les formes pour exprimer les souffrances et l’Amour pour l’autre ou envers le Christ.
Un concert en deux partie, une première réussie et une seconde éclatante de gravité, de beauté et de puissance.


Bruno Mantovani, figure majeure de la musique contemporaine, compositeur et directeur du Conservatoire National supérieur de musique et de danse de Paris entre ici en scène pour diriger le chœur Accentus dans 4 pièces de Luigi Nono. Il propose au public de faire le voyage musical avec eux jusqu’au bout et de ne pas applaudir entre les morceaux. Le premier : « Donde estas hermano ? » titre et texte à la fois, interroge Dieu après le meurtre d’Abel par Caïn : Où es tu Frère ? L’effectif restreint aux voix féminines jetées, fantomatiques, nous entraine entre silences, murmures, ruptures, accords dissonants et troubles causés par une musique sans repère mélodique.

Le second morceau, « Sara dolce tacere » nous entraine dans la problématique même des compositions de Luigi Nono. Comment faire apparaître et disparaître le son ? Pulvérisés dans l’espace, les chanteurs modules leur ouverture de bouche. Il est complexe de retrouver du langage dans cette explosion vocale, cette déchirure linguistique.

Kristina Vahrenkamp, s’avance seule en scène pour interpréter d’une voix puissante et limpide Djamila Boupacha, longue lamentation, vibrante et vivante, elle offre à la soliste une large palette vocale et émotionnelle. Cette partition envoute et emporte le public.

Pour clore sur un chant d’amour le voyage au pays de Nono, des percussions et une harpe rejoignent le chœur. L’accompagnement pointilleux des instruments sert la grande tendresse tout en contraste qui se dégage de « Liebeslied » écrit par Nono pour sa future femme Nuria Shönberg, la fille du compositeur. Résonnances et puissants unissons riches en contrastes dynamiques livrent l’Amour avec sincérité. Bruno Mantovani à la direction très légère, presque molle, montre une concentration extrême et une réelle passion pour ce qu’il nous donne à entendre.

Le premier voyage de ce concert était très intéressant, mais l’apothéose arriva, comme cela fût prévisible, après l’entracte dès les premières notes du piano de Brigitte Engerer.
Via Crucis, est un concert organisé dans le cadre de l’année Liszt dont vous avez découvert les détail ici.

Brigitte Engerer entre sur scène comme on arrive chez des amis, avec simplicité, grâce et humilité, elle se met au piano comme on se met à table pour un festin aux couleurs, aux odeurs et aux goûts multiples et somptueux. Seule avec son piano, les premières notes nous saisissent pour ne plus jamais nous relâcher, nous sommes comme suspendus à ses mains, ses notes, ses respirations vibrent comme les cordes tapées de son instrument. Trois pièces tirées des Harmonies poétiques et Religieuses: Ave Maria, Pater Noster et Pensées des morts. Trois morceaux pour nous mettre en appétit et nous préparer au Via Crucis. Contraste, intensité, dépouillement et gravité sont palpables sous les doigts virtuoses de Brigitte Engerer, témoins de sa passion pour le partage. De cette passion est née sa rencontre avec une autre musicienne talentueuse et passionnée, Laurence Equilbey.

Elle entre à son tour en scène, frêle et gracile soldat noir, un clin d’œil complice à sa partenaire et d’un geste commence le chemin de croix.
Pour composer son Via Crucis, Liszt renonce à toute virtuosité et refuse la facilité mélodique et harmonique. Dépouillement, silences, audaces harmoniques, austérité, lignes vocales simples et monodiques nous plongent dans la méditation. Comme à son habitude Laurence Equilbey, grave et concentrée « bête de scène » aux aboies nous livre une interprétation sans effet facile, pathos, émotion ou virtuosité de pacotilles. Le spectateur est emporté dans cette œuvre absolument remarquable, ce voyage puissant au fil des mouvements.
L’Homme est seul, livré à lui-même, à sa vision de Dieu, dans ce mysticisme complètement à nu.
Les harmonies étranges du piano de Brigitte Engerer nous ouvrent les portes d’un piano du XXe siècle, pas de discours ou d’effet inutile, seulement l’intensité des notes. Le chœur, Laurence Equilbey et Brigitte Engerer ne forment plus qu’un, quand la voix, magnifique contrepoint prend le dessus, Brigitte Engerer semble fascinée, les yeux dans leurs notes.
Lorsque Brigitte Engerer fait sonner son piano seul, Laurence Equilbey semble être dans une transe quasi imperceptible, comme une marionnette suspendue en haut du crâne au plafond par un fil invisible. Son corps donne l’image d’une sculpture de Giacometti, ou d’une trainée Noire de Pierre Soulages, si vibrante et lumineuse qu’on la voit bouger, ou encore, la force d’un personnage des dernières œuvres de Bill Viola aux mouvements infinitésimaux.

Sa direction est ample, vive, ténue et très précise, elle fait corps avec les voix et le piano. La rondeur du chœur se mêle aux percussions exquises du piano. Le plaisir est immense, nous sommes sans souffle, la musique respire pour nous. Entre ampleur et douceur des sonorités, le chemin du Christ en croix devient notre chemin. Brigitte Engerer se fond à merveille dans la sonorité du chœur et la diversité des voix. Comme sur une autre planète notre voyage, parfois violent nous immerge dans la pureté, l’Amour et la beauté. Les 14 stations du calvaire du Christ deviennent visibles. Plain-chant, chromatique-piano, déclaration a-capella, chant polyphonique, choral Luthérien, lithurgie latine, mosaïque des langages, tout y est, intense et parfait.

Quelle joie de voyager en musique avec tant de ferveurs.
Laurence Equilbey et Brigitte Engerer pourraient rendre croyant le plus fervent des anarchistes!

Ce concert était diffusé en direct ici et reste en ligne pendant quatre mois.
Via Crucis est disponible en disque chez Naïve et Brigitte Engerer vient d’enregistrer les Harmonies poétiques et Religieuses de Liszt chez Mirare

 

 

 

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Bérénice Clerc
Comédienne, cantatrice et auteure des « Recettes Beauté » (YB ÉDITIONS), spécialisée en art contemporain, chanson française et musique classique.

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