Musique

Mendelssohn et Mantovani à la droite de Bach à la table d’Accentus, Laurence Equilbey et Sonia Wieder-Atherton

Mendelssohn et Mantovani à la droite de Bach à la table d’Accentus, Laurence Equilbey et Sonia Wieder-Atherton

21 octobre 2012 | PAR Bérénice Clerc

Laurence Equilbey, son chœur Accentus, Sonia Wieder- Atherton, Pascal Contet puis quelques musiciens rendent un brillant hommage à Bach et donnent naissance à une création mondiale de Bruno Mantovani.

Un 20 octobre sans lumière, sous une pluie fine et agaçante, la Cité de la musique semble un asile parfait pour retrouver chaleur physique et psychique autour de Bach.

La salle est complète, la chaleur excessive, les discussions multiples entre fidèles mélomanes ou découvreurs de sensations auditives nouvelles.

La lumière se fait noire coté salle et inonde le plateau, le chœur se place puis viennent le violoncelle, l’orgue, le luth et la violone.

Comme à son habitude Laurence Equilbey entre en scène avec élégance et sobriété pour s’offrir à la musique.

Le premier motet à double chœur est signé Johann Christoph Bach, le cousin germain de Johann Sébastian. Brève prière pour entrer avec douceur dans la musique claire enveloppante et délicate de la première partie du concert.

Le second motet « Ich lasse dich nicht » de Johann Sebastian Bach, double chœur à 8 voix très expressif est finement interprété par les artistes.

Le troisième Motet est à quatre voix, trois parties enchaînées, homophonie et polyphonie caressent la salle jusqu’à l’ Alléluia en fugue finale.

Laurence Equilbey ménage ses effets, la dramaturgie musicale est solidement construite pour offrir chaque fois plus avec un engagement intellectuel et physique total compris et soutenu par un ensemble de chanteurs et de musiciens tous tournés vers un seul but, réjouir les spectateurs et offrir la musique comme on offre l’Amour.

Bach souvent tiré vers le grave, le solennel ou le pompeux est ici léger, au sens profond et noble du terme, dansant, fluide, gorgé d’espoir et de lumière.

Comme des enfants les spectateurs sentent la cannelle, le gingembre d’un gâteau en Germanie à la lisière d’une forêt sereine où au loin une petite fille tisse avec grâce les fils d’une musique qu’elle semble tirer de ses doigts et porter en elle comme si elle avait existé de toute éternité et pour l’éternité. Ici tout ne semble qu’ordre et beauté, douceur calme et musicalité.

Un paradis de tristesse enchanteur porteur d’apaisement aux apparences de la mort pour le quatrième motet « Komm, Jesu, komm! »,  huit voix et double chœur inspirent avec puissance, confiance et intimité pour une délivrance divine à l’écriture et la construction très subtile.

Apothéose des 7 minutes finales « Singet dem Herrn ein neues Lied » chanter chanter, prélude, fugue, choral, aria puis fugue finale en guise de couronnement de cette première partie délicate, tendre, claire, limpide, rassurante. Un niveau musical d’excellence et d’exigences extrêmement rares (hélas !).

Les spectateurs ne s’y trompent pas, les applaudissements fusent de toutes parts comme rarement avant un entracte. Quelques minutes plus tard, la promesse est grande, une création mondiale, en France, à Paris, commandée par Accentus à Bruno Mantovani en 2012, hommage à Bach pour chœur, violoncelle et accordéon.

Accentus, Sonia Wieder-Atherton, Pascal Contet et Laurence Equilbey pour phare semblent concentrés comme face à une mer démontée par des vagues à passer pour aller de l’autre coté de la rive.

Cantate n° 4 « Komm, Jesu, Komm « , l’aventure peut commencer !

Sensations étranges, urgence musicale, comme face à un vide abyssal la musique avance par tuilage, l’accordéon prend des sonorités d’orgue, sa basse continue répond au violoncelle créateur de fondations harmoniques. Vertigineuses partitions sur un fil, elle pourrait tomber mais reste solide, s’arqueboute, se contorsionne, vrille, vacille, se relève, glisse, saute, tenue d’une main de chef par Laurence Equilbey dans une concentration palpable et grave.

L’énergie, la performance, la prouesse, l’engagement, la passion de Sonia Wieder-Atherton sont fascinants. Animale, violente, puissante, elle respire, vibre, n’est plus qu’un violoncelle, golem animé de notes, porteur d’énergies improbables et communicatives. Descente aux limbes, vertigineuse vie, nécessité d’ici et maintenant, la cantate n°4 de Bruno Mantovani vivrait à merveille avec les œuvres d’Anselm Kiefer dont nous vous parlions ici.

Que la Cantate n°4 reste ou non dans les mémoires musicales futures, qu’elle plaise ou non, là n’est pas la question, l’expérience, le risque, le don, l’honnêteté d’un instant sont les seules nécessités de l’art.

La France a la chance d’avoir des artistes si talentueux, engagés et les spectateurs du 20 octobre pourront se targuer d’avoir participé à ce moment unique. Soulevés par cette musique aux contours inconnus les spectateurs ne peuvent s’arrêter d’applaudir les artistes et leurs performances. Le plateau s’illumine du sourire d’une épreuve accomplie avec brio.

Quelques minutes pour redescendre en douceur et repartir sur un nouveau vaisseau musical, celui du prophète Mendelssohn à la droite du Dieu Bach.

Dès les premières notes, Accentus, machine à explosion musicale puissante, délivre des flots de musique sculptés avec une inventivité et une expressivité rarement vues chez les interprètes de Mendelssohn. Une direction sure, engagée, investie, les mains, les bras, les appuis des pieds sont de fluides vecteurs de musique.

Les spectateurs, comme une perle sous le souffle d’une danseuse de Pina Bausch flottent sous l’air et les notes soufflées par le chœur au sommet de son art. Voix féminines et masculines s’opposent, se mêlent aux soli confrontés au chœur puissant. Les basses solides et enivrantes offrent une expressivité proche de la narration entre détresse et confiance en l’éternel.

Vide et désolation, les voix s’enlacent, un ténor solo implore avec désespoir, le chœur comme un écho, la libération vient d’un soprano céleste délivreur de joie verticale et tranquillisé pour le final de la première pièce.

Un gloria en fanfare termine le spectacle avec éloquence. Les voix tournent comme un essaim, des soli, le chœur surgit, la poésie s’exprime et le final en fugue joyeuse donne à voir un Mendelssohn jeune, talentueux, dynamique et prodigieux.

Les spectateurs en liesse applaudissent, crient bravo, ne s’arrêtent plus, si ce n’est pour entendre le rappel aussi brillant que tout le concert exigeant de la première à la dernière note.

Conçu comme un spectacle vivant, multiple, mis en scène musicalement avec talent et réflexion pour parcourir le temps grâce au son et ne plus chercher à changer d’époque ou s’imaginer pouvoir reproduire, imiter une période de l’histoire, mais juste envisager la musique comme une matière unique à modeler pour spatialiser les sonorités et découvrir des nouvelles émotions.

Laurence Equilbey donnera bientôt naissance à son orchestre Insula Orchestra, aux vues de ce dernier concert les espoirs sont immenses, les attentes grandes, le plaisir proche.

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Bérénice Clerc
Comédienne, cantatrice et auteure des « Recettes Beauté » (YB ÉDITIONS), spécialisée en art contemporain, chanson française et musique classique.

2 thoughts on “Mendelssohn et Mantovani à la droite de Bach à la table d’Accentus, Laurence Equilbey et Sonia Wieder-Atherton”

Commentaire(s)

  • Philippe Banquet

    J’y étais et je confirme, un grand moment d’émotion musicale et de vérité. La cantate de Bruno Mantovani prend le point de vue de l’homme seul face à la mort, désespérant d’un si hypothétique recours divin, là où Bach exaltait la confiance illuminée de la foi, les deux se rejoignant sur le chemin à jamais ouvert de la Beauté.

    octobre 24, 2012 at 9 h 00 min
  • Christine

    j’y étais aussi … beaucoup d’émotions mêlées ….

    novembre 6, 2012 at 21 h 59 min

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