Musique

Medea bouleversante femme de pouvoir

Medea bouleversante femme de pouvoir

10 novembre 2012 | PAR Bérénice Clerc

Pascal Dusapin, Sasha Waltz and guests, Marcus Creed, l’Akademie für Alte Musik Berlin, Caroline Stein, donnent vie, puissance artistique et scénique à Médea au Théâtre des Champs-Elysées. Musique, danse, théâtre, lyrique, images plastiques, sensations multiples, tout est livré par ce spectacle rare déjà acclamé dans le monde entier.

Vendredi 9 novembre, le TCE n’est pas comble pour ce spectacle pourtant riche de promesses.

La salle entre dans l’ombre, l’immense rideau de sang rouge coule vers le sol et libère la scène noire, comme dans un flou, porteuse d’un monde hybride où la nuit tremble sous le faisceau d’une lune horizontale.
Des corps roulent, vacillent, vibrent au son du silence, bruissement de matière, naissance d’un monde, germination d’une vie, grouillement néantique, la danse est au centre, l’orchestre dans sa fosse reste invisible.
La salle est saisie, captivée par ces premières tensions dramatiques, ce suspense aux images déjà éloquentes.
Médée entre sur scène, seule, le chœur la laisse vivre son drame et se protège un long moment dans la fosse de l’orchestre, elle entend des voix, celle de sa nourrice et celle de Jason déjà loin. La sienne comme par folie se multiplie par quatre, en résonnance des solistes répètent, appuient sans faux pathos.

Quand Pascal Dusapin crée cet opéra en 1992, il utilise le livret d’Heiner Muller, notes et mots forment un nouveau langage. Sasha Waltz fusionne à merveille avec cet univers et sa chorégraphie donne à voir une Medea humaine, magicienne, sauveuse, victime, violentée, malmenée par la vie et non vengeresse primaire comme certaines interprétations du mythe sans subtilité peuvent donner à voir.

Mieux qu’un décor, une scène nue où la lumière lunaire inonde la nuit, où les danseurs habitent l’espace par le mouvement, le souffle et de leur corps font vivre la douleur humaine d’une femme seule qui parfois se noie dans leur matière vive. Ouvriers du drame, les danseurs forment une masse sans limite, se lient, se délient, sautent, glissent, se dressent, meurent, renaissent, volent, souffrent, tissent avec l’orchestre et les voix, les fils d’une histoire féminine dramatique. L’angoisse monte, Caroline Stein court sur un fil fait de lames de rasoirs, du grave à l’aigu, elle est Medea ne tombe jamais lors de cette performance vocale, dramatique et artistique qui pourrait s’effondrer à chaque instant.

Effroyable solitude vocale forcée et forcenée, au bord du cri, à la limite de la cassure au summum de l’inquiétude. Marcus Creed et la superbe Akademie Für Alte Musik Berlin livrent toutes les subtilités de cet opéra écrit pour diapason baroque dans une action et une musicalité moderne et engagée. Rien n’est stable, tout retombe, repart, l’ambitus medium de l’orchestre s’oppose aux coloratures dramatiques et tendues de Caroline Stein. Chaque instrument résonne, l’amour du son de Pascal Dusapin s’exprime, les musiciens sont en danger comme Medea, les danseurs se dressent, le chœur fuit et rejoint Medea, la danse, la musique, les mots, les notes, les images, la douleur sont des matières visibles raisonnantes et cathartiques pour les spectateurs « Medeausés ».
L’angoisse perce, la peur, l’absence de limite, le souffle du vent, la puissance de la mort balaye comme une tempête vengeresse, purge les corps par le sang, délivre le drame emporté par les éléments.
Tout est trace, tout est vie, tout est souffrance, tout est violence, tout est dévasté, seule la solitude reste. Seule face au vide d’un sol jonché de traces et de cadavres, Medea voudrait croire à la comédie de la vie.
Un opéra merveilleusement doloriste, une chorégraphie magnifiquement mise en scène et dansée, des musiciens, une chanteuse, quatre solistes, un chœur et un chef d’orchestre exceptionnels, la recette miracle d’un sublime spectacle aux images et sonorités inoubliables. Les spectateurs hurlent bravo pour de longs rappels bien mérités. Pascal Dusapin et Sasha Waltz se glissent aux saluts devant une foule en liesse incapable d’arrêter de frapper dans ses mains.

( Visuels : © Sebastian Bolesch)

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Bérénice Clerc
Comédienne, cantatrice et auteure des « Recettes Beauté » (YB ÉDITIONS), spécialisée en art contemporain, chanson française et musique classique.

One thought on “Medea bouleversante femme de pouvoir”

Commentaire(s)

  • Luc

    les interprètes sont exceptionnels, la chorégraphie/mise en scène de Sascha Waltz est superbe et géniale, c’est pour elle que je m’étais déplacé et je n’ai pas été déçu. L’inconvénient c’est qu’il faut subir la musique totalement sans intérêt de Mr Dusapin, qui n’a rien de moderne ni même d’expressif. L’écriture vocale est bien banale, celle de l’orchestre très anémique. Le procédé musical(efficace) de la scène finale est pillée sans vergogne chez Schreker.

    novembre 10, 2012 at 23 h 16 min

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