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Le stage de jazz vocal du festival de Crest : rencontre avec Jérôme Duvivier et Laurence Saltiel

Le stage de jazz vocal du festival de Crest : rencontre avec Jérôme Duvivier et Laurence Saltiel

02 septembre 2022 | PAR Cloe Bouquet

La première semaine d’août s’est tenue une nouvelle édition du festival de Jazz de Crest. Des concerts le soir, le concours à 17h, et à 18h la jam dans la rue pendant deux heures pour que les stagiaires de jazz vocal s’entraînent à se produire en public à la fin de leur journée. Le samedi soir, chaque groupe restitue son travail de la semaine lors d’un concert en plein air. Chaque professeur enseigne un niveau et un style différent. Nous avons rencontré deux d’entre eux : Laurence Saltiel (intermédiaires) et Jérôme Duvivier (débutants), qui nous parlent de leur travail pédagogique lors de ce stage à Crest.

Depuis combien de temps êtes-vous à Crest ?

L. S. : Enormément de temps, plus de 25 ans je crois.

Vous vous occupez du niveau intermédiaire : quels sont vos objectifs pédagogiques durant cette semaine ?

Que tout le monde arrive à se débrouiller à plusieurs niveaux : rythmique, mélodique, harmonique, et aussi au niveau de l’interprétation, de la présence sur scène… il y a beaucoup de paramètres que je gère de différentes façons, car les gens qui arrivent n’ont pas tous le même niveau, le même background, c’est souvent compliqué. Maintenant, en amont, je pose souvent beaucoup de questions, et je demande quels sont les thèmes (standards de jazz) qu’ils préfèrent…

Comment leur faites-vous travailler l’improvisation ?

Moi, je commence direct avec l’impro. Je ne me pose pas la question de savoir si les gens ont fait de l’impro avant. Mon petit jeu, c’est de leur faire faire des sons sans réfléchir, ensuite leur faire raconter leur journée ou leur itinéraire en parlant, puis en chantant, puis en claquant des doigts sur 2 et 4, et tout doucement je vais vers le riff (court motif musical répétitif). J’invente un riff avec des paroles en français par exemple, je le traduis en scat, et progressivement ça vient tout seul. J’ai remarqué que c’était la meilleure façon de procéder. Parce que si on peut dire aux gens : « allez-y, scatez », c’est qu’ils ont déjà un bon niveau. Les intermédiaires, ce sont des gens qui ont déjà une expérience musicale, parfois vocale, mais très peu en impro, en fait. Ils n’ont pas le vocabulaire, le phrasé… c’est tout cela qu’il faut découvrir. C’est très intéressant. Moi, je passe par ce jeu-là parce que ça fonctionne, puis je développe. Cette année, je leur ai amené des chorus écrits : certains ont suivi tout de suite, d’autres ont dit que c’était trop difficile… je leur ai proposé tout de suite un petit bout de Bob Stoloff, et certains l’ont appris. Donc un mois avant le stage, j’envoie plein de choses (thèmes de jazz), et les gens choisissent. Cette année, c’était pas mal, ils avaient tous beaucoup travaillé. Voilà, je commence avec une base commune, et c’est drôlement bien pour bosser. Je n’ai pas d’apprentissage de chansons à faire, etc. Cette année, ils avaient des niveaux très différents. Quatre femmes venaient d’avoir leur DUMI (Diplôme Universitaire de Musicien Intervenant), elles étaient donc de super musiciennes intervenantes en milieu scolaire : une violoniste, une flûtiste… mais pas jazz ! C’est très agréable d’avoir des gens comme ça, parce qu’elles captent au quart de tour. J’ai toujours peur que ces gens-là trouvent les cours trop lents, et pas du tout, ça s’est bien équilibré avec les autres.

Était-ce vous qui aviez choisi d’enseigner au niveau intermédiaire ?

Je ne me rappelle plus comment ça s’est fait… j’ai dû faire débutant il y a longtemps, et maintenant ça fait un moment que je fais les intermédiaires. J’ai peut-être fait Master Class une ou deux fois (avancés), et puis je ne sais pas pourquoi, ensuite… avant, la directrice était Denise Deronzier, c’était elle qui nous dispatchait. Moi, ça me va, les intermédiaires. Je suis à Boulogne-Billancourt et je vois des gens très forts : j’aime bien aussi avoir des gens intermédiaires, c’est intéressant de voir comment on peut augmenter leur niveau.

                                                                                                     …

Bonjour Jérôme ! Hier, vous m’expliquiez les étapes par lesquelles vous passiez avec vos élèves avant de les faire chanter : pouvez-vous revenir là-dessus ?

J. D. : Oui, il y a trois étapes : d’abord, dire le texte comme un comédien, comme pour un casting de cinéma. On prend n’importe quel standard, deux phrases qui nous parlent particulièrement, et on les dit comme si c’était pour obtenir un rôle dans un film. Donc il faut que ce soit « naturaliste », pas théâtral, et qu’il se passe un truc fort, ce qui ne veut pas forcément dire en faire des tonnes. Ca, c’est vraiment un travail de comédien : je leur ait dit que c’était utile d’avoir fait du théâtre pour chanter. Je leur fais donc d’abord travailler le texte ; s’il n’y a pas d’intention claire, je leur dis qu’il faut mettre quelque chose en valeur, s’ils coupent à un endroit qui ne fait pas sens, je leur demande pourquoi…

La deuxième étape, c’est de dire le texte avec la musique, de l’inscrire dans le cadre du piano. Là, il y a une difficulté supplémentaire, c’est qu’il faut gérer l’espace.

Donc ils le disent en rythme, mais sans chanter ?

Ils le parlent en l’inscrivant sur le cadre avec le piano. Donc par exemple, le standard qu’on travaillait faisait « I can only give you love that lasts forever » (ndlr : il chantonne en appuyant sur le rythme trochéen de la phrase – i.e. une syllabe accentuée suivie d’une non-accentuée). Ça c’est la partition, mais quand on le parle ça va beaucoup plus vite. Cela veut dire qu’il faut partir plus tard et gérer l’espace. Et anticiper à chaque fois la phrase suivante, parce que je ne vais partir au même moment si je veux le dire très vite ou si je veux étaler. Le but, c’est de chanter comme on parle, mais dans le cadre. Toute la difficulté est là, et chanter comme on parle ne signifie pas qu’on dit tout à toute vitesse. Quand je parle, là, par exemple, je parle assez vite ; mais si tout d’un coup je vous dis quelque chose d’important, je ralentis le débit, je laisse du silence pour le transmettre. Si j’ai envie d’étaler la phrase, je pars tôt, si je veux la dire à toute vitesse, il faut que j’attende ; sinon je vais me retrouver en avant de l’accord, et ça ne marche pas.

La troisième étape, c’est de chanter comme on l’a parlé. Ce qui ne signifie pas refaire exactement la même chose, parce que l’intérêt de cette façon de faire c’est qu’on ne parle jamais deux fois de la même façon. Le jazz, c’est ça, ce n’est jamais deux fois pareil. Donc je leur dis juste, « chantez-le en continuant à penser que vous parlez ». Et souvent, on a quand même repéré des intentions. Si je leur dis que tel mot est important, ils vont insister dessus en chantant. Chanter comme ils parlent introduit une nouvelle difficulté qui est la courbe mélodique. On l’a fait spécialement sur une ballade, car plus le tempo est lent, plus on se rapproche du parler. Donc sur une ballade, on chante presque tout comme on parle, et sur un tempo up tout va être placé, parce qu’on ne peut pas faire ça sur un tempo rapide ; si on est dans le tempo, c’est déjà très bien !

Les tempos médiums sont intéressants parce qu’on a les deux : du placement et du parler. Dans mon stage, je commence par le placement. Là, on travaille un standard médium swing, « Bye bye blackbird », et on l’apprend d’abord en noires comme c’est écrit dans le Real Book, puis j’ai écrit une mise en place que je leur fais travailler, comme pour un Big Band. On travaille ça et on essaye de faire comme si on était une section de saxs ou de trompettes dans un Big Band, aussi précis, avec le swing, la décontraction…

On voit donc ces deux aspects-là dans le stage, en début de stage le placement, c’est l’essentiel, en fin de stage le parler, et au milieu on travaille une grille d’accords. Ca, c’est purement harmonique, entendre les accords qui accompagnent la mélodie. J’y consacre deux jours. Chanter les basses, comprendre ce que sont les cadences, etc… ensuite, je leur fais relier les basses et improviser sur ce qu’on vient de travailler à chaque fois. Si on a chanté les basses, on improvise sur les basses. On ne va pas très loin dans l’improvisation puisque c’est un stage découverte, mais je leur fais expérimenter. Le principe c’est toujours : je travaille quelque chose, et quand je le maîtrise j’improvise dessus. Je vois si je suis capable de le manipuler.

C’est bien, ça rappelle que pour improviser, il faut déjà avoir bien travaillé, connaître la grille.

Voilà. Il y a trois pré-requis pour chanter un morceau, pour moi, c’est très bien connaître la mélodie et le texte, le thème – il y a déjà beaucoup à dire là-dessus parce que souvent, on croit qu’on connaît la mélodie mais en réalité, si on la chante note par note très lentement, on s’aperçoit qu’il y a du flou… ça c’est typiquement le chanteur -, les basses qui vont avec, et troisièmement la connexion entre les deux. Pouvoir passer du thème aux basses. J’ai aussi des exercices pour habituer l’oreille à entendre les deux en même temps. Après, tout le reste, c’est bonus. Chanter les tierces, les quintes, les septièmes, c’est trop fort pour ce stage-là, on n’aborde pas cela.

Vous avez publié des livres de méthode : était-ce une commande ou un projet personnel ?

Au départ, c’était quand j’étais à l’ENM de Villeurbanne, je passais mon DEM et on m’avait dit « soit tu passes une UV arrangement, soit tu peux faire un projet à la place ». Moi, j’avais le projet d’écrire un livre sur le jazz, une méthode, donc j’ai fait ça pour mon DEM, ce qui m’a permis d’avoir l’UV, et je me suis dit « pourquoi pas essayer de le faire éditer ». J’ai appelé directement les éditions Outre Mesure qui sont pour moi le top, c’est l’éditeur qui décroche, il est intéressé. Il me dit que c’est bien mais qu’il faut écrire les notes à chaque fois qu’il y a un exercice. Le problème c’est que souvent, les chanteurs ne lisent pas ; j’avais peur que, s’ils voient des notes partout, ils n’achètent pas. Mais lui voulait, donc il me dit que si j’étais d’accord pour le retravailler, on en avait pour deux ans de boulot. « Vous n’allez pas gagner beaucoup d’argent, mais si on travaille bien, dans dix ans c’est toujours le livre de référence. » En fait, il m’a fallu deux ans pour écrire le premier jet puis deux ans pour écrire tous les exemplaires illustrés, pour les relectures, etc… en tout, ça m’a pris cinq ans.

Est-ce que c’est plus centré sur l’impro ?

Non, il y a tout. Ca correspond au stage : il y a une partie rythme, harmonie, improvisation où on met en oeuvre ce qu’on a vu dans les deux premières parties, interprétation, ce qu’on a vu sur la ballade, puis technique vocale (succintement), et la scène, où on trouve des conseils pour monter son répertoire, trouver des musiciens, préparer un concert, une répétition… la seule chose dont je ne parle pas, c’est comment trouver des plans, parce que je suis super mauvais là-dedans ! Donc je n’ai pas de conseil à donner là-dessus, à part s’accrocher, harceler les gens et avoir beaucoup de courage.

Et puis il y a une partie « enseigner le jazz vocal » qui s’adresse aux enseignants. J’ai des annexes avec les termes techniques, une liste de CD que je conseille, une liste de standards qui sont souvent joués, une généalogie du jazz vocal… un CD accompagne l’ouvrage avec des exemples, je chante les exercices que je donne.

Au-delà ou en deçà du contenu technique, auriez-vous des conseils pédagogiques pour les débutants ?

Déjà, prendre son temps, ne pas aller trop vite. C’est basique mais important. J’ai beaucoup progressé là-dessus, moi, depuis que j’ai commencé à enseigner. J’allais trop vite. Il ne faut pas passer à une nouvelle étape tant que la précédente n’est pas acquise. Il faut aussi beaucoup s’adapter, parce qu’il y a tellement de problèmes possibles qu’il faut trouver les bons outils pour chaque cas. Un des problèmes qu’on rencontre souvent chez les débutants, c’est la mise en place. On n’est pas du tout égaux là-dessus. Souvent, les enfants musiciens sont en place tout seuls, il n’y a rien à faire. Même enfant, on leur met un micro, ils chantent le morceau, le pianiste accompagne et ils partent quand il faut. Mais il y a des gens pour qui c’est très compliqué. Notamment pour les gens qui ont fait du classique : ils savent lire une partition, mais quand il s’agit de sentir quand il faut partir, c’est plus difficile. Donc maintenant, je leur fais beaucoup marquer le 1 et le 3 avec les pieds et inscrire ça dans le corps. La première chose que j’apprends dans le cours débutant, c’est de sentir que le 1 et le 3 sont plus lourds que le 2 et le 4, donc quand on fait le snap (sur 2 et 4) on met le 1 en bas. Cela c’est un repère pour être en place, le 1 qui tombe. Il faut viser le 1, et le 2 c’est comme une réponse. Les 2 et 4 sont une réponse aux 1 et 3.

Acheter ici Jazz vocal : Techniques, interprétation, improvisation (avec 1 CD) de Jérôme Duvivier aux éditions Outre Mesure.

 

Visuel : Laurence Saltiel pour son album « Les graines de cailloux », 2021 © Camille Collin

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