Musique

Le film Pelléas et Mélisande le chant des aveugles emporte dans les profondeurs opaques de l’opéra de Debussy

06 avril 2011 | PAR Christophe Candoni

« Pelléas et Mélisande » n’avait jamais été donné en Russie avant que le chef d’orchestre Marc Minkowski et le metteur en français Olivier Py ne montent pour la première fois le chef d’œuvre de Debussy à Moscou en juin 2007. De cet évènement opératique, Philippe Béziat réalise un film documentaire d’une beauté et d’une puissance rares, tourné pendant les répétitions de la production et sortie en salle en 2009. Il manifeste la possibilité d’une rencontre féconde entre des artistes de langues et de cultures différentes réunis autour d’un langage commun, sensible et intelligible, celui de la musique. Le DVD, enfin sorti, atteste de la fascination que procure l’œuvre.


Le film, assez déroutant dans sa construction, est économe en mots pour accorder à la musique de Debussy la place la plus importante. On est envouté, on savoure cette orchestration unique, aussi minimaliste que rutilante, ses couleurs, ses sonorités, ses harmonies surprenantes et multiples, son expressivité subtile. Le duo d’amour de l’acte IV est intégralement montré et sa mise en scène est superbe. Et pourtant, cela n’a rien à voir avec une captation de spectacle. Philippe Béziat donne à voir ce qu’était le spectacle lors des dernières semaines de répétitions auxquelles il a assisté, dévoile le spectacle tout en préservant le mystère de la représentation. Il ne cherche pas à rendre compte de manière exhaustive ou pédagogique le processus de création, ne retrace pas de manière chronologique les étapes de travail, s’éloigne de tout didactisme (pas de commentaires, quelques interviews seulement). Alors, il livre ses images qui font découvrir en filigrane le travail des différents artistes et techniciens dans des conditions pas toujours simples. Il propose un voyage, une rencontre entre des gens, et avec eux, on part à la découverte, on traverse l’œuvre. L’approche est musicale et théâtrale, en découle un discours, une pensée dramaturgique du livret et du son qui est passionnante.

On pénètre grâce à la caméra dans l’intimité du plateau. L’esthétique choisie par Olivier Py et son scénographe Pierre-André Weitz plonge Pelléas et Mélisande dans une atmosphère sombre et froide, celle des ténèbres et de l’obscurité, et traduit ainsi l’aveuglement des personnages et le glissement du réel dans l’imaginaire. La structure imposante, continuellement ouverte et en mouvement, n’illustre rien de manière concrète mais permet de figurer les différents lieux de l’action comme la forêt profonde, le vieux royaume d’Allemonde, ou la grotte…. La solide architecture métallique constituée d’échafaudages et d’escaliers noirs sur un plateau tournant éclairé aux néons comporte bien la griffe esthétique très identifiable de ses signataires. Même s’il est frustrant de ne pas voir davantage Olivier Py diriger les chanteurs, à travers son travail, c’est toute une pensée autour de la mise en scène lyrique qui est interrogée. Le metteur en scène veut s’appliquer à ne jamais fermer la multitude de sens que dégage cet opéra, il veut préserver l’énigme qu’elle représente, ne pas apporter arbitrairement de réponses et laisser le public faire sa lecture des éléments de l’œuvre.

Marc Minkowski dirige avec délicatesse et pédagogie les chanteurs (les trois rôles principaux sont chantés par des français mais le rôle d’Arkel est distribué à un russe) et les musiciens de l’orchestre du Théâtre musical Stanislavski & Nemirovitch-Dantchenko dont certains n’avaient jamais joué la partition peu diffusée dans leur pays. Son travail repose sur l’écoute et l’expressivité, il les pousse à trouver la chaleur et l’érotisme de la partition. L’échange culturel et musical entre ces individus est l’autre sujet du film, peut-être le plus intéressant, car Pelléas et Mélisande demeure un titre jamais inscrit au répertoire de l’institution lyrique russe, qui associe plus facilement la culture lyrique française à Gounod qu’à Debussy, aux antipodes du style « russe ». Le doute s’installe face à une stylistique aussi différente, unique en son genre, peu valorisante à proprement parler pour des chanteurs à la recherche d’effets virtuoses. Ce « chanter-parler » fait dire à Olivier Py que « Pelléas et Mélisande » est une œuvre à jamais « suspecte », d’ailleurs dès 1902 à sa création à l’Opéra-comique suscita un vif débat.

Le Chant des aveugles et Pelléas et Mélisande conjuguent hiératisme et passion. Quand le cinéma se hisse à la hauteur de l’opéra, on en retient une étonnante poésie, quelque chose d’hypnotique et de vibrant.

 

 

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Christophe Candoni
Christophe est né le 10 mai 1986. Lors de ses études de lettres modernes pendant cinq ans à l’Université d’Amiens, il a validé deux mémoires sur le théâtre de Bernard-Marie Koltès et de Paul Claudel. Actuellement, Christophe Candoni s'apprête à présenter un nouveau master dans les études théâtrales à la Sorbonne Nouvelle (Paris III). Spectateur enthousiaste, curieux et critique, il s’intéresse particulièrement à la mise en scène contemporaine européenne (Warlikowski, Ostermeier…), au théâtre classique et contemporain, au jeu de l’acteur. Il a fait de la musique (pratique le violon) et du théâtre amateur. Ses goûts le portent vers la littérature, l’opéra, et l’Italie.

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