Musique
Lana Del Rey : Surimpressions mélancoliques

Lana Del Rey : Surimpressions mélancoliques

24 mars 2021 | PAR Eliaz Ait Seddik

Le dernier album de Lana Del Rey, « Chemtrails over the country club » est sorti ce vendredi 19 mars, l’occasion de faire le point sur l’œuvre de cette diva aussi mystérieuse que fascinante. 

Fini le drapeau étoilé autour des épaules, les hymnes aux grandes autoroutes américaines, les louanges aux jeans bleus de James Dean ou à son vagin « goût Pepsi Cola » … Ses excès et artifices ont pu faire dire à ses détracteurs qu’elle n’était qu’un tract ambulant et passéiste pour l’American way of life. Mais, aujourd’hui, Lana Del Rey n’a plus rien à prouver ; plus besoin de grands manifestes et de coups de provocations. Car, s’il y a bien un chemin parcouru par la chanteuse au look rétro de son premier album, au titre « tapageur », Born to Die en 2012 à Chemtrails over the country club en 2021, c’est un long pèlerinage vers la subtilité. 

De ce point de vue, son dernier album représente même l’accomplissement d’une carrière. Il est vrai, qu’il peut faire pâle figure face au souffle épique et à l’ambition de son prédécesseur, Norman Fucking Rockwell!, sorti en 2019, qui dressait, dans un même souffle, le portrait fragmenté de l’artiste et celui apocalyptique des Etats-Unis sous l’ombre de Trump. Mais, ce que Chemtrails… perd en audace et grandiloquence, il le gagne en nuance et finesse.

Anciennes et nouvelles couleurs 

Musicalement, l’album est un prolongement de l’atmosphère musicale que Del Rey avait peinte avec son complice, le producteur Jack Antonoff (à nouveau aux manettes ici) sur son précédent projet : des paysages sonores aussi aérés que les grandes plaines américaines et des touches impressionnistes d’un large éventail d’instruments venant dialoguer avec la voix de la chanteuse sans jamais l’effacer. Mais, justement, la diva au timbre de velours vient enrichir de nouvelles couleurs sa palette vocale.

Rien dans sa discographie ne nous prépare alors au choc d’entendre sa voix atteindre son plus haut registre sur le titre d’ouverture « White Dress » où le temps d’une envolée lyrique son falsetto semble retrouver le timbre de son adolescence révolue. Toute aussi inattendue, son expérimentation avec l’autotune sur « Tulsa Jesus Freak » où elle répète en boucle la ritournelle psychédélique « white-hot forever ». Ou bien encore, lorsque à la fin de sa morne et lente valse « Dance Till We Die » elle vient nous cueillir d’une voix soudainement vive et chaleureuse et nous transporter dans une atmosphère de Country-Club des années 50. 

Images en surimpression 

Si une idée visuelle pouvait résumer le projet de l’album ce seraient les images en surimpression qui inondent le clip de son dernier single et pierre angulaire du disque : « White Dress ». Cette duchesse de la mélancolie y conjugue strates de passé et de présent et superpose images et idées contradictoires. Sur ce morceau d’ouverture, qui rejoindra sans nul doute son panthéon musical, elle se remémore l’époque de ses dix-neuf ans où elle n’était encore que Lizzy Grant, une « serveuse dans une robe blanche » et associe ce souvenir au sentiment paradoxal de « se sentir comme un Dieu ». Le premier et le dernier titre de l’album, une reprise harmonieuse et spectrale du titre de Joni Mitchell « For Free », se font d’ailleurs écho sur ce désir de retrouver une innocence, une liberté et un amour pur de la musique associés à l’absence de succès et de célébrité. En donnant vie à cet Eden perdu, jamais la nostalgie de Del Rey n’avait sonné aussi personnelle. 

Dans cette idée de juxtaposition, on peut également citer un autre des titres les plus ambitieux de Chemtrails… : « Wild at Heart », collage abstrait d’extraits musicaux de son album précédent venant créer un objet hybride où la chanteuse vient déchirer son image de petite bourgeoise qui a le blues pour rappeler que « si on m’aime c’est parce que j’ai un cœur sauvage ». A la fin de notre écoute, la question se pose plus que jamais : Lana Del Rey est-elle réellement une nostalgique en quête d’un passé idéalisé ? Ce disque abouti semble plutôt l’œuvre d’une artiste consciente que la limite entre passé et présent est illusoire et que, sans nous en rendre compte, nous vivons tous et toutes en surimpression. 

Chemtrails over the country club, Lana Del Rey. 11 titres. 45 minutes. 

Visuel : ©Pochette de Chemtrails over the country club.

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Eliaz Ait Seddik

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