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Stacey Kent : « une fois que la musique est créée et offerte au monde, elle ne vous appartient plus, c’est au monde de décider ce qu’il va en faire. » – Interview 

Stacey Kent : « une fois que la musique est créée et offerte au monde, elle ne vous appartient plus, c’est au monde de décider ce qu’il va en faire. » – Interview 

28 décembre 2021 | PAR Geraldine Elbaz

Depuis le 17 septembre 2021, la chanteuse américaine à la voix de velours Stacey Kent a offert à son public un magnifique album intitulé Songs from other places. En amont de sa tournée prévue à partir de mai 2022 en France avec une date à Paris programmée pour le 8 juin 2022 au Théâtre Marigny, elle nous fait l’honneur de répondre à nos questions.

Quelle est votre vertu préférée ? 

La compassion, l’empathie.

Quel est le principal trait de votre caractère ?

La sensibilité.

Quelle est votre idée du bonheur ? 

J’aime être au calme, chez moi, avec les gens que j’aime, et partager une certaine intimité. 

Vous avez une voix de velours, soyeuse, veloutée, douce comme une caresse, qui nous enveloppe de beauté et de sérénité ; comment faites-vous ?

La musique qui me touche, c’est ce que j’ai toujours voulu faire dans la vie. Cela a toujours été ainsi. J’aime partager, communiquer. Même en dehors de la musique. Je veux partager le bien-être, ces chansons, ce bonheur, cette beauté avec les gens. Je suis très contente quand on me dit qu’on se sent plus calme ou juste bien après avoir écouté la musique que j’ai créée. Je suis très heureuse de faire naître ce sentiment. Je sais que la vie n’est pas facile. Ma vie n’est pas toujours calme. Mais dès que je rentre dans la musique, je sais que je peux me sentir mieux. Et je veux partager ça. Je sais que j’ai une voix qui apporte calme et sérénité quand je chante. J’ai toujours été comme ça. Quand j’étais plus jeune, par exemple, bien avant de savoir que j’allais être chanteuse, mes soeurs et mes amies me demandaient de chanter pour elles. J’avais, déjà enfant, cette vocation, si l’on peut le dire ainsi. Je n’avais aucune idée que je chanterais professionnellement à cette époque, je ne savais même pas que c’était envisageable d’en faire un métier. Je venais d’une famille de professeurs. Ce n’était pas une famille d’artistes, ni de chanteurs. Je chantais juste pour moi et mes proches. 

Votre voix est un don. Comment avez-vous su que vous alliez en faire une carrière ? 

Je me rendais compte, déjà plus jeune, que j’avais peut-être déjà cette carrière de musicienne, même sans le savoir. Je crois que c’est venu assez naturellement finalement, même si j’ai étudié d’autres choses. J’étais douée pour le tennis par exemple, mais cela ne me correspondait pas vraiment. Je n’aimais pas la mentalité, la compétition, la pression. Je jouais beaucoup à une époque, j’ai gagné des tournois, mais ce n’était pas moi. Mon père me voyait gagner et voulait m’encourager dans cette discipline mais ça me stressait, même de gagner. J’aime le sport, à la maison on joue au ping-pong par exemple, mais on ne compte pas les points, on joue pour s’amuser. Pour moi, être dans la même équipe, tous ensemble, comme sur scène quand je chante, ça me va très bien. Je préfère être dans le partage que dans la compétition. Quand le public vient voyager avec moi dans cet univers de musique, cela correspond davantage à ma personnalité.

Qu’est-ce que votre musique doit, selon vous, susciter chez vos auditeurs ? 

Il n’y a pas de message. Je dirais que ma philosophie musicale c’est un peu celle d’Antonio Carlos Jobim : une fois que la musique est créée et offerte au monde, elle ne vous appartient plus, c’est au monde de décider ce qu’il va en faire. Elle appartient à la personne qui la reçoit. 

Il y a une citation que j’aime beaucoup du cinéaste Andreï Tarkovski : 

« A book read by a thousand different people is a thousand different books. »

« Un livre lu par mille personnes différentes est mille livres différents. »

Chaque personne va recevoir l’histoire différemment en fonction de son propre chemin, sa sensibilité, sa compréhension du monde. Les interprétations sont différentes. Je veux juste créer la musique qui me correspond et la partager avec vous. Ce que vous en faites vous appartient. C’est vous qui décidez. C’est aussi ce que dit Jobim.

Songs from other places est votre dernier album, sorti en septembre dernier. Pourriez-vous nous raconter une anecdote que vous n’avez racontée à personne sur l’élaboration de ce disque ? 

Je vais vous raconter une anecdote que je n’ai racontée que sur scène à New York au Birdland Jazz Club, à la fin de la tournée. Après presque deux ans sans chanter devant un public, vous pouvez imaginer l’émotion des concerts de ces derniers mois, où j’étais tout à coup devant les gens. On a échangé, c’était très humain. A cause du Covid, je n’ai fait que quelques dates en France, en Angleterre et puis aux Etats-Unis, à New York. C’était très intimiste et très personnel.

A la fin de la tournée à New-York, je leur ai dit qu’American Tune, c’était une demande de Kazuo Ishiguro qui m’avait dit « Stacey, je t’entends en écoutant cette chanson, est-ce que tu pourrais la chanter un jour ? »

Ishiguro et Jim avaient composé quelques chansons pour moi, pour l’album, comme ils le font souvent. Et American Tune c’était donc une demande d’Ishiguro. On était le 6 janvier, cette journée nous a marqués avec les événements de Washington DC, on était tous émus, choqués et c’était un jour particulièrement difficile. On regardait en live les gens entrer dans le Capitole sur internet, on était stressés. C’était horrible. Et c’est cet après-midi-là que j’ai décidé d’enregistrer cette chanson American Tune avec Jim, mon producteur, mon mari et Art, mon pianiste. De pouvoir nous exprimer ce jour-là, de décharger nos émotions, c’était un beau moment. Nous avions à ce moment-là besoin de chanter, il y avait énormément d’émotions, c’était très intense. 

Je suis quelqu’un de plutôt calme dans la vie, je ne crie pas ma musique. Mes héros par exemple ont des personnalités différentes de moi, comme Léo Ferré que j’adore, mais il y a beaucoup de drames, d’intensité. Moi je suis plus comme Jobim, c’est une intensité plus calme. La musique nous aide à nous exprimer, la musique nous sauve. Mais ce jour-là, le besoin de chanter était énorme, c’était cathartique, comme une urgence. 

Comment vous sentiez-vous après l’enregistrement ? 

C’était un soulagement mais qui n’a pas duré. Comme une expiration, qui nous permet de reprendre notre souffle. C’était essentiel mais ça ne suffisait pas. Les événements étaient très présents et on est resté dans cette intensité.

Un petit mot sur les musiciens qui vous accompagnent ? Votre pianiste Art Hirahara ? Et sur votre partenaire Jim Tomlinson ? 

Jim, Art et moi jouons ensemble depuis très longtemps. Nous avons une vraie complicité, une alchimie très très forte. Nous avions évoqué depuis quelque temps déjà l’idée de faire cet album en duo. C’était un rêve de travailler avec un pianiste comme lui. Les émotions sont fortes. J’adore jouer avec Art et Jim, on partage une sensibilité, une vision de la musique. Chacun apporte ses idées, tout en partageant une sensibilité commune. Et c’est pour ça que ça marche aussi bien je crois. 

Quels sont vos projets pour 2022 ? 

Nous allons enregistrer de nouvelles choses. Les gens sont un peu traumatisés par le monde en ce moment, ils ont peut-être besoin de cette intimité, de cette intensité artistique et je suis très heureuse de partager cet univers avec eux.

 

Retrouvez toutes les dates de la tournée ici.

Visuel : (c) pochette album

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Geraldine Elbaz
Passionnée de théâtre, de musique et de littérature, cinéphile aussi, Géraldine Elbaz est curieuse, enthousiaste et parfois… critique.

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