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[Chronique] Avishaï Cohen, « From Darkness », « so let there be light…. »

[Chronique] Avishaï Cohen, « From Darkness », « so let there be light…. »

09 février 2015 | PAR Hassina Mechaï

Avishaï Cohen est de retour et va on ne peut mieux. Ce 16 février sortira en effet son album, From Darkness. Cet album entièrement construit sur le triptyque musical piano-contrebasse-batterie offre au talentueux jazzman israélien l’occasion de renouer avec la formation classique jazz du trio.

Depuis son album Gently Disturbed en 2008, aux côtés des magiques Mark Giuliana à la batterie et Shaï Maestro au piano, Avishaï Cohen n’était pas revenu à cette formation piano-contrebasse-batterie. Depuis, il s’était essayé un temps à la formation élargie pour l’album Aurora en incluant la chanteuse Karen Malka et l’oudiste Amos Hoffman à ce trio originel de base. Il avait ensuite continué sur cette ligne inclusive avec l’album Seven seas avant de revenir, comme dans une volonté d’épure à un simple dialogue tendu contrebasse-piano sur Duende. Enfin, dernièrement le cor de chasse, le violoncelle, le violon s’étaient aussi invités sur l’album Alma. Si l’éclectisme et la productivité d’Avishaï Cohen donnent à certains le tournis, cette façon d’envisager le jazz comme un champ ouvert qui permet toutes les explorations et audaces musicales a pu aussi donner aux gardiens du temple et autres puristes du jazz de sérieux grincements de dents. Mais de cela visiblement Avishaï Cohen n’en a cure…

Il revient donc avec cet album sobrement nommé From Darkness. Et comme le musicien semble avoir l’esprit de contradiction, la pochette est entièrement noire. Seulement, c’est un noir à la Soulages, obscurité prometteuse tout sauf enténébrée. En clair-obscur fugace, se détache l’image évanescente, qui apparait plus qu’elle ne disparait, du musicien se cachant derrière sa contrebasse. Superbe pochette donc, comme toujours avec le contrebassiste israélien et qui donne le ton de cet album. Comme à son habitude ou presque, Avishaï Cohen s’amuse aussi à insérer dans l’intitulé des titres un sens caché. Son album Seven seas par exemple devait se lire Seven C’s, en référence au rythme 7/4 qui était la trame du thème qui a donné le titre du disque. Là dans Darkness, on trouvera simplement le quasi acrostiche du nom de Bach, formé par les 4 premières lettres des 4 premiers morceaux (Beyond, Abie, Haleyah et C). Peut-être un hommage inconscient au musicien allemand, génie absolu dont Avishaï Cohen a pu dire qu’il était son « plus grand héros » et qui lui aussi s’amusait en son temps à cacher dans ses compositions baroques des déclinaisons musicales de son nom de famille.

Dans From darkness, Avishaï Cohen est accompagné de Nittaï Hershkovitz au piano et de Daniel Dor à la batterie. Du premier, on avait repéré déjà le son lumineux sur l’album Duende. Il en fallait en effet du talent pour succéder sans pourtant imiter Shaï Maestro qui après de longues années aux côtés d’Avishaï Cohen avait fondé sa propre formation jazz. Nittaï Hershkovitz, tout jeune pianiste de 27 ans avait sur Duende, réussi le joli coup de force de poser tout en délicatesse affirmée sa partition aux côtés d’un musicien aussi aguerri que le contrebassiste. Sur cet album, il continue sur cette lancée et apporte densité et fluidité aux 11 morceaux de From Darkness. Le tout jeune Daniel Dor, à la batterie, fait entendre un son très fougueux, qui frôle parfois le rock dense. La contrebasse d’Avishaï Cohen, égale à elle-même dans l’excellence, donne à l’ensemble l’ossature nécessaire, à la fois discrète et nécessaire, pierre angulaire autour de laquelle les deux autres musiciens peuvent librement s’affirmer et densifier leurs apports.

Des morceaux tels que la reprise de « Ballad for an unborn, Haleyah, Lost Tribe » portent la patte « cohenienne » aisément reconnaissable, cette espèce de sonorité claire, tranquillité fiévreuse et urgence calme. D’autres morceaux encore comme le très latino Abie réussit à fondre rythmes salsa, batterie lourde et piano presque classique. Comment font-ils pour mêler ce qui ne devrait normalement pas l’être ? La réponse importe guère tant le résultat est bon. Le morceau Almah, à la touche presque « rachmaninovienne » apporte sa nuance délicate. Et enfin une reprise du rayonnant « smile », composé par Charlie Chaplin vient clore cet album abouti.

Bien sûr il faut écouter plusieurs fois From Darkness pour en apprécier les nuances, car nul n’y entre s’il n’est patient. L’album s’apprivoise plus qu’il ne se dompte par une écoute hâtive ou bâclée. L’album porte en exergue un extrait de la chanson Anthem de Léonard Cohen qui résume bien l’esprit de From Darkness : « There is a crackdown in everything, that’s how the lignt gets in » (Autrement dit par notre Michel Audiard national qui a su aussi être poète: « Heureux sont les fêlés car ils laissent passer la lumière »).

Pour l’anecdote le label fondé par Avishaï Cohen porte le nom très évocateur de Razdaz : Raz en hébreu signifie le mystère, Raz does donc, le mystère fait. Et là encore, dans From darkness, le mystère (ou les muses, le duende c’est selon) a agi.

From Darkness sortira le 16 Février 2015 sur le label Razdaz Recordz

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