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Les accumulations poétiques de Georges Noël

Les accumulations poétiques de Georges Noël

09 février 2015 | PAR Franck Jacquet

Georges Noël, peintre de l’abstrait, est décédé au début de la décennie. Peu connu, il avait pourtant exposé en Europe comme aux Etats-Unis ou en Amérique latine et son œuvre est largement dispersée dans nombre de collections privées comme publiques. Le Musée d’art moderne de la Ville de Paris lui dédie pour quelques mois une salle, lieu d’une courte immersion à la fois poétique et invitant à la distance.

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Un parcours discret

La salle sise dans les collections permanentes du Musée ne prétend pas à la rétrospective mais invite à revisiter quelques grands moments de la vie et de l’œuvre de G. Noël, originaire du sud de la France, résistant, dessinateur industriel puis peintre « à temps complet » des années 1950 jusqu’à la fin de sa vie. Il n’est donc pas question d’une rétrospective mais d’une évocation, d’une traversée rapide. Le travail de revue général et de remise en perspective fut fait à la fin de sa vie, notamment par le Musée des Beaux-Arts de Pau, sa ville natale.

Noël ne fut jamais vraiment sous les feux de la rampe dans la mesure où il développa un art peu figuratif, s’en détachant d’ailleurs de plus en plus et parce qu’il a longtemps fui au moment où il commençait à obtenir la reconnaissance de ses pairs et du marché de l’art : il part de France après mai 1968 alors qu’il devenait reconnu après la mode de l’arte povera et alors que ses techniques mixtes sur toile pouvaient y faire alors aisément référence. Il voyagea ensuite beaucoup pour pouvoir nourrir ses inspirations, particulièrement au Japon. Bien loin du star system de l’art contemporain qui s’est imposé depuis les années 1960, le nom de Noël est parfois éclipsé alors que ses séries reflètent des tournants majeurs des mouvements esthétiques de la seconde moitié du XXe siècle.

Palimpseste et poétique des titres

La séduction procède donc, chez Noël, de la discrétion. Le vocabulaire de l’œuvre est construit autour de signes (géométriques, semblables à des lettres cunéiformes, évocations informatiques…) et par une grammaire de l’accumulation de couches (les toiles sont composées de strates parfois totalement superposées d’acrylique, de gouache, de métaux, de polyvinyle…). Les formes graphiques parsèment l’espace de toiles qui laissent transparaître une certaine désolation sans tristesse. L’humain est absent après une Seconde guerre mondiale qui a marqué le peintre et renié les valeurs humanistes.

En une grosse dizaine de toiles, quelques tournants majeurs sont présentés. L’une de ses séries les plus emblématiques, Palimpseste, est présente : par effacement, ajout de nouvelles couches, un nouveau sens est donné à la toile comme il en était de même dans l’Antiquité lorsqu’on remployait les matériaux. De grandes couches, des bandes, des ajouts de métal ou d’épaisseurs de pigments doivent effacer et faire renaître, mais quasi systématiquement par des couleurs sombres. L’Antique revient avec un immense panneau de symboles rappelant une tablette en cunéiforme, écriture utilisée dans la Mésopotamie ancienne. Peu à peu, avec l’exil américain notamment, l’abstrait et le géométrique l’emportent de plus en plus, les formes sont de plus en plus épurées et les couleurs plus marquées, les contrastes plus forts. The Bird Walker, aux lignes vert – bleu effacées s’entrecroisant sur un fond blanc infini en témoigne parfaitement. On est alors loin des années 1950, lorsque le passé de dessinateur industriel affleurait encore par les lignes et rappelait le Palais de l’air de Delaunay, encore exposé pour quelques jours dans le cadre d’une magnifique exposition temporaire. La place de l’écrit parce qu’ensemble de signes est importante dans ces quelques toiles comme elle l’est dans l’ensemble de l’œuvre comme le notait E. Guigon dans son analyse de l’œuvre de Noël qui selon lui « donne à l’écriture une matérialité plus secrète, plus énigmatique, porteuse d’un sens qui s’inachève dans les vides où s’entrevoit la matière du support. Car sans doute son identité, toujours reconnaissable, compte moins que le lieu où elle se place et d’où elle s’absente, à la fois proche et sur le point de disparaître, accomplie et inachevée, sans signification assurée ou univoque » (exposition à la galerie Thessa Herold, 2008).

L’hermétisme domine mais il est étonnamment compensé par les intitulés des toiles : « Palimpseste – Le Soir » ; « Ineffable » ou encore « Naissance de formes engendrées par des signes ». A se laisser aller, on penserait à Hésiode reçu chez Barthes. Discret, Noël n’affirmait pas néanmoins son univers sensible comme il le consignait dans ses textes explicatifs de la série Palimpseste : « j’avais fait une série de Pierre de Rosette, hommages à Champollion et à mon arrière-grand-père »…

La salle consacrée à Noël pour quelques mois est « complétée » par un documentaire sur le peintre projeté dans le cadre des expositions permanentes. Au-delà de la visite (re)découverte, on reviendra donc avec plaisir aux collections permanentes du Musée.

Visuel 1 – G. Noël – The Bird walker – 1970 – Succession de G. Noël © ADAGP 2015

Visuel 2 – G. Noël – Patchwork, lambeaux de vert sur ocre, 1967 – Musée d’Art moderne de la Ville de Paris © Eric Emo / Musée d’Art moderne / Roger-Viollet © ADAGP, 2015

INFORMATIONS PRATIQUES :
Georges Noël, La traversée des signes

Du 22 janvier au 3 mai 2015
Musée d’Art moderne de la Ville de Paris
11 avenue du Président Wilson
75116 Paris
Tél. 01 53 67 40 00
Ouvert du mardi au dimanche de 10h à 18h
Entrée gratuite

RENSEIGNEMENTS :
www.mam.paris.fr

Infos pratiques

Maison Européenne de la Photographie
Salle Gaveau
Amelie Blaustein Niddam
C'est après avoir étudié le management interculturel à Sciences-Po Aix-en-Provence, et obtenu le titre de Docteur en Histoire, qu'Amélie s'est engagée au service du spectacle vivant contemporain d'abord comme chargée de diffusion puis aujourd'hui comme journaliste ( carte de presse 116715) et rédactrice en chef adjointe auprès de Toute La Culture. Son terrain de jeu est centré sur le théâtre, la danse et la performance. [email protected]

One thought on “Les accumulations poétiques de Georges Noël”

Commentaire(s)

  • C’était une exposition très intéressante ! pour votre info quatre tapis ont été créé par Georges Noël pour le salon d’honneur du ministère des finances à Bercy et sont présentés lors des journées du patrimoine.

    juin 21, 2015 at 14 h 35 min

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