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[Interview] Anouar Brahem, Souvenance  « quand j’écris j’essaie de réagir avec les émotions de l’instant »

[Interview] Anouar Brahem, Souvenance « quand j’écris j’essaie de réagir avec les émotions de l’instant »

12 février 2015 | PAR Marie Charlotte Mallard

Anouar Brahem, oudiste et compositeur tunisien sort son 10e album, Souvenance. Un album méditatif, gracieux, riche de couleurs, d’émotions, composé pour la première fois pour orchestre à corde, piano et clarinette. Anouar Brahem revient ici sur les conditions de sa conception et sur sa manière d’aborder la composition. 

Souvenance, cela revêt un côté Proustien, est-ce qu’il s’agit de se remémorer, où bien de graver sur le disque comme on prendrait une photo ou un film ?

Ce n’est qu’une fois que la musique est écrite et enregistrée que j’essaie de trouver le nom des titres et de l’album. Je cherchais un mot qui fasse référence à la mémoire, mais avec l’idée de quelque chose qui imprègne, et qui ne soit pas forcément quelque chose de lointain, d’ancien. Il ne s’agit ni de remémorer, ni de graver, mais plutôt d’évoquer quelque chose qu’il faut garder en mémoire, en éveil. Je n’essaie pas de suggérer, la musique est censée raconter par elle-même. Il est important pour moi que celui qui m’écoute, le fasse avec sa propre imagination, sa propre sensibilité. C’est pour cela que je n’ai pas choisi le mot de souvenir, car cela revêtait une dimension plus ferme. Le mot ancien de souvenance, est plus ouvert, plus aéré.

Dans tous les titres il y a cet ostinato rythmique porté la plupart du temps par un piano qui en devient hypnotique, que représente-t-il? Est-ce l’urgence, l’anxiété où est-ce un point d’accroche comme la basse continue?

Je suis très surpris par ce qui survient quand je compose car je n’écris pas de manière volontariste en essayant à tout prix d’obtenir un effet. Je suis quelqu’un qui crée de manière assez intuitive et qui se laisse aller à son imagination sans vraiment réfléchir. Ce que vous trouvez comme hypnotique je ne l’avais pas initialement pensé comme cela, c’est après que je me suis rendu compte qu’il y avait quelque chose qui tournait. Souvent, j’avance dans le brouillard et puis des éléments surviennent. Parfois elles peuvent être contradictoires et j’en suis moi-même le premier surpris. Ce piano répétitif avec la clarinette basse qui tourne sur deux notes pendant 4 minutes, j’ai d’ailleurs eu du mal à l’expliquer aux musiciens qui pourtant me connaissent très bien. Après coup, je me retrouve dans ce que vous dites, je retrouve cette urgence, mais ce n’était pas conscient à la composition, ce n’est pas choix délibéré.

Le texte musical est aussi très souvent contemplatif, peut-on dire que c’est un regard réflexif  celui de quelqu’un qui prend du recul sur les événements ?

Vos questions me portent à amener un regard sur ce que je fais, alors que c’est la chose que j’ai le plus de mal à faire, car ces questions je me les pose sans vraiment avoir de réponse. En effet, je suis un peu sourd par rapport à ce que je compose. Je ne revendique pas de lien direct avec les événements, je prends même l’idée de transposer des événements politiques quels qu’ils soient, d’une manière plutôt suspecte. Je pense qu’on ne sait jamais vraiment d’où vient  la musique. Peut-être que l’on puise dans une mémoire émotionnelle mais on ne sait s’il y a une réelle influence, si cela vient d’événements récents, anciens, ancestraux.

Il est vrai que toutes ces musiques que j’ai composées durant ces trois dernières années l’ont été dans un contexte particulier. Le pays dans lequel je vis, la Tunisie, a vécu des événements extraordinaires qui ont eu un impact énorme sur tous les tunisiens et sur moi en tant qu’individu. Nous avons tous été happés par les événements et par leur profondeur. C’est une question que je me pose pour la première fois, de savoir quel peut être l’impact. J’ai peut-être le sentiment que des événements peuvent influer sur mon travail d’artiste, mais je ne peux pas l’affirmer non plus. Je pense qu’on ne fait pas de la musique avec des bons sentiments comme on ne fait pas de la musique avec des événements. J’ai plutôt une attitude de suspicion quant aux œuvres engagées ou militantes. C’est pour cela que je préfère prendre une distance, même si par le titre ou par la couverture je fais référence à cela, je préfère qu’on m’écoute avec un regard vierge.

On ne peut néanmoins pas nier que des événements personnels ou politiques dans la vie d’un artiste ont un impact sur ses créations? L’histoire de la musique et l’histoire de l’art le rapporte constamment ?

C’est possible mais comment en être certain. Ces événements ont peut-être touché quelque chose de profond en moi qui a parlé. Ce n’était pas une conscience, ni une envie d’écrire quelque chose sur ce sujet, mais je n’ai jamais été autant ébranlé. Encore une fois, ce n’est pas quelque chose de voulu, comme l’écrivain qui a choisi son sujet. Dans ma démarche quand j’écris j’essaie de réagir avec les émotions de l’instant, c’est très personnel.

Dans chacun des titres comme dans l’album de manière général, il y a beaucoup de contrastes et de ruptures comme dans Improble Day, on oscille toujours entre positif et négatif, ces contrastes si prononcés étaient-ils présents déjà avant chez vous ou est-ce qu’il s’agissait pour vous de mettre en scène les événements, d’expulser quelque chose, à l’image de l’écrivain ?

Vous avez raison, j’ai senti ces contrastes après coup. Quand on prend le premier morceau, il est calme, doux mais pas entièrement apaisé. J’ai un ami cinéaste qui quand il l’a écouté m’a dit que c’était le calme qui préparait la tempête. J’ai très peu de regard sur ce que je fais, de ce fait souvent ceux qui m’écoutent en savent plus que moi. En effet, il y a un côté aérien et un autre plus brut. Je ressens cette idée d’urgence dont vous me parliez, de même que celle de contrastes et il est vrai que « One the road » qui débute par un motif répétitif peut être hypnotique jusqu’à la rupture. J’avais d’ailleurs pensé à appeler ce disque contraste car les pièces en sont emplies, avec notamment des secondes parties qui n’ont rien à voir avec les premières et un thème qui débouche sur quelque chose d’inattendu.

C’est un album très poétique, avec une grande profondeur d’âme, la musique pour vous doit-elle toujours raconter une histoire, amener à réfléchir où peut-elle être plus légère et être simple accompagnatrice d’un moment ?

J’aime l’idée de raconter une histoire, même si je crois n’y avoir jamais réfléchi de cette manière. Je suis quelqu’un qui vient d’un univers modal, de ce fait je ne sais pas faire autre chose que raconter des petites histoires en musique. Néanmoins l’idée de suggestion me va tout aussi bien dans le sens où j’aime l’idée du non-dit, de permettre à l’auditeur de se raconter sa propre histoire, comme s’il lisait un livre et projetait sa propre vision des personnages, des décors malgré les détails de la narration. J’aime cette liberté de suggestion des mots et je pense qu’il en est de même avec la musique. Si la musique raconte de cette manière c’est que j’ai abouti.

Le cheminement de votre album paraît très naturel, comment s’est passée la composition ? L’Avez-vous composée comme un fil continu ?

Et bien non pas du tout, bien au contraire, au début c’est toujours très chaotique. C’est étrange parce que dans la vie, je suis quelqu’un de très organisé, mais musicalement c’est tout l’inverse. J’aboutis très difficilement, j’amasse les esquisses, les matériaux de façon indéfini, et je ne m’y retrouve plus. Je ne sais plus ce qui est intéressant, ce qu’il faut retravailler ou pas, et je mets beaucoup de temps pour arriver à choisir des choses intéressantes, qui méritent approfondissement. Néanmoins il est très important pour moi de trouver une cohérence à travers le chaos, et surtout une unité, un fil conducteur qui relie le tout, et rend les morceaux indissociables les uns des autres.

Pourquoi avoir choisi un orchestre à corde était-ce pour apporter plus de puissance mélodique et de lyrisme ? Peut-on dire qu’elles sont là pour poser le décor, l’ambiance générale ? Est-ce que c’est ce que vous avez essayé de donner,  des rôles à chacun ?

Dans cette période je travaillais avec le quartet et j’avais envie de continuer l’expérience avec eux. Je suis quelqu’un qui ne travaille pas avec des idées prédéfinies dès le départ, et quand nous avons commencé,  j’ai vu le piano un peu partout. Il n’avait d’ailleurs pas encore de rôle, il y avait le piano et l’orchestre. Je suis content de vous entendre dire que chacun a un rôle parce qu’au début ce n’est pas si clair. La difficulté a aussi été de travailler une musique très écrite avec des musiciens qui viennent du jazz. Je souhaitais les impliquer mais je voulais que ça ait un sens, au final chacun a pris sa place et cette place est importante.

Anouar Brahem, Souvenance, 2 CD  ECM, 29 janvier

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Marie Charlotte Mallard
Titulaire d’un Master II de Littérature Française à la Sorbonne (Paris IV), d’un Prix de Perfectionnement de Hautbois et d’une Médaille d’Or de Musique de Chambre au Conservatoire à Rayonnement Régional de Cergy-Pontoise, Marie-Charlotte Mallard s’exerce pendant deux ans au micro d’IDFM Radio avant de rejoindre la rédaction de Toute la Culture en Janvier 2012. Forte de ses compétences littéraires et de son oreille de musicienne elle écrit principalement en musique classique et littérature. Néanmoins, ses goûts musicaux l’amènent également à écrire sur le rock et la variété.

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