Musique

Expérimental : Orka, avec Óró, serait-il le groupe de l’année 2011 ?

12 juin 2011 | PAR Mikaël Faujour

C’est au concert de Budam que nous découvrons Orka, groupe également venu des îles Féroé au son très éloigné de la pop ravissante de celui-ci. Percussif et physique autant qu’envoûtant et aérien, le groupe réussit l’étonnant pari de dresser un pont entre Sigur Rós et Einstürzende Neubauten, et signe un grand album.

En 2008, sortait Livandi Oyða, étonnant premier album passé parfaitement inaperçu, et que nous n’avons découvert que récemment. Post-industrielle, recourant à des instruments peu conventionnels de lutherie sauvage (bidons industriels en guise de percussions, scie métallique, perceuse, contrebasse fabriquée dans un bambou…), la musique que l’on découvre est déroutante, expérimentale, et rappelle Einstürzende Neubauten surtout, mais aussi bien Swans, Depeche Mode (tendance « People Are People »), voire de plus lointains souvenirs de Björk ou Aphex Twin. Aussi singulière que captivante, même si le groupe, encore un peu vert sans doute sur ce premier album, épuisait trop vite ses cartouches, s’éparpillant parfois et laissant davantage le goût d’une promesse que celui d’un achèvement.

Tantôt frayant avec le downtempo ou le drone, ou bien osant l’hybridation improbable de la chanson à boire et de l’industriel, Orka affirme une grande liberté de composition et son goût pour des mélanges contre nature. Pas un hasard, d’ailleurs, si l’un des membres est Oktopus, DJ du très recommandable duo hip-hop noisy, dälek. Diverse, la musique du groupe sait aussi être tendre ou mélodique. Et toujours surprenante comme lorsque, sur des paysages sonores inédits, flottent des voix puissantes et envoûtantes sur un rythme métallique évoquant plus volontiers les forges d’Héphaïstos que la section rythmique traditionnelle. Orka défrichait d’emblée à grands coups de serpe, loin des sentiers connus.

Expérimentale, oui mais pas pour autant froidement cérébrale ou austère, ce que confirme le deuxième album, affinant nettement le travail. Paru au printemps, Óró est un aboutissement véritable, un parachèvement, une réussite intégrale en façon de bande son pour rêves et cauchemars de nuits d’hiver. Musique, surtout, comme excitant physique autant qu’elle est un excitant psychique. Ecoutez donc, par exemple, le merveilleux « Betri Tidir », aux boucles entêtantes et hypnotiques, aux voix célestes, l’une des chansons les plus parfaites entendues cette année.

Et la suite est à l’avenant : pas d’éparpillement comme sur le premier album. Le groupe a mûri, resserrant son audace expérimentale avec rigueur dans une série de compositions d’une force et d’une cohérence devenues rares dans les productions actuelles. Sans exagérer : Orka est en lice pour le titre de meilleur groupe de l’année 2011. Que le splendide « Aldan Reyd » rappelle le Sigur Rós de Ágætis byrjun, emmené par une voix d’une puissance viscérale et émotionnelle ; qu’ailleurs, on voie fuir l’ombre de Fad Gadget ou que remonte le souvenir de crépusculaires productions d’un Tricky, peu importent les échos distants qui parviennent : Orka est en pleine possession de ses moyens, résolument unique, aussi imprévisible que maîtrisé, maître de son art. Et capable de vous emmener loin, très loin, tantôt dans des profondeurs de fracas, tantôt dans des hauteurs de caressante douceur (« Hon Leitar »). Capable de réveiller des visions primitives, mythologiques, de soulever l’amertume de luttes anciennes et la nostalgie d’une Arcadie oubliée.

Ne vous y trompez pas : Óró est l’un des meilleurs albums paru en 2011, non seulement dans le registre expérimental, mais toutes catégories confondues. Le chaud et le froid, la quiétude et le bruit, la contemplation, le mystère, puis la secousse physique, la transe bachique : tout s’enchaîne, se répond, se renverse, la diversité des affects et des sons étant la condition de l’unité, de la cohérence de l’ensemble. Musique parfois hypnotique, obsédante en même temps que dansante, comme peut l’être par exemple la musique post-industrielle dans son versant EBM.

Mais si Orka déjà enchante sur disque, c’est encore peu dire qu’il prend toute sa mesure sur scène : ceux qui n’ont pas fui d’étonnement (de mémoire de chroniqueur, c’était la première fois que la « première partie » jouait en deuxième partie, lors du concert de Budam : la fosse s’est vidée aux 2/3) n’ont pu que succomber.

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Mikaël Faujour

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