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Entretien avec Benjamin Levy, directeur musical de l’Orchestre de Cannes : « Nous prenons en compte notre public tel qu’il est réellement »

Entretien avec Benjamin Levy, directeur musical de l’Orchestre de Cannes : « Nous prenons en compte notre public tel qu’il est réellement »

27 novembre 2021 | PAR Yaël Hirsch

Benjamin Levy, directeur musical et chef d’orchestre de l’Orchestre de Cannes nous parle dans cette interview des nouveautés de la saison : les concerts explicatifs « une heure avec l’orchestre » et une série documentaire intitulée « La fabrique de l’orchestre ». Il défend une vision nouvelle du concert, centrée sur les attentes du public et dirigée vers l’avenir.

Comment est née cette idée d’ « une heure avec l’orchestre » ?

L’idée est née du fait que je donne beaucoup de concerts où je parle, j’explique. Avec Jean-Marie Blanchard, notre directeur général, nous nous sommes dit: « Pourquoi ne pas en faire une marque de fabrique un petit peu plus cousue sur mesure pour ce genre de présentation? » Souvent les gens m’arrêtent dans la rue à Cannes pour me dire : « On adore vos explications ! ». Nous nous sommes dit :  » Faisons-le! ». Nous avons divisé cela en trois séries. La première qui s’appelle « le bel aujourd’hui » est vraiment centrée sur la musique des XXe et XXIe siècles. C’est un peu un pari pour le public de l’orchestre de Cannes qui est très traditionnel et qui n’a pas forcément cette musique dans le cœur de son répertoire. Nous avons commencé avec un certain succès par de grandes pièces du répertoire d’aujourd’hui : le Kammerkonzert de Ligeti, la première symphonie de chambre de Schoenberg, et nous allons jusqu’à Michael Jarrell et Gilbert Amy, qui viennent à Cannes.

Le concept est que vous faites entendre, vous expliquez, puis vous jouez à nouveau ?

Voilà, nous jouons, nous expliquons, puis nous rejouons. Pour la première symphonie de chambre de Schoenberg c’était vingt minutes de musique, vingt minutes d’explication, puis à nouveau vingt minutes de musique. L’autre série s’appelle « une œuvre, une heure » et rencontre un succès fou : nous sommes obligés de refuser du monde. Il s’agit ici d’œuvres très connues du répertoire, que nous expliquons avant de jouer. Le premier opus était par exemple sur la septième symphonie de Beethoven. Il y a eu aussi la symphonie n°41 de Mozart, le concerto pour violoncelle de Chostakovitch, et il y aura prochainement la symphonie italienne de Mendelssohn et la symphonie classique de Prokofiev. Enfin, la troisième série que nous allons faire au printemps s’intitule « les concerts apéritifs ». Il s’agit de concerts du soir où il y aura du répertoire un peu plus rare, dans un principe de convivialité où l’on se parle après autour d’un petit verre. Nous organisons trois concerts, un avec des concerti de piccolo, un autre avec un programme Mitteleuropa où nous jouerons du Kurt Weill, du Kilar et du Leó Weiner, puis un troisième sur Strauss avec un concerto pour hautbois et un concerto pour clarinette et basson.

Comment l’orchestre joue-t-il le jeu ? Cela demande-t-il plus de répétitions ?

L’orchestre joue très bien le jeu. Il faut que ce soit bien préparé. C’est un peu plus fastidieux, parce qu’il faut répéter les petits exemples pour que cela s’enchaine bien. Cela demande un petit peu plus de répétitions, juste pour ces petits exemples. Mais si c’est bien préparé, il y a une petite conduite à tenir et les musiciens savent où jouer. Et puis outre ce que je fais, il y a un jeune chef qui s’appelle Marc Leroy-Calatayud qui était auparavant assistant à l’Opéra de Bordeaux, qu’on nous avait chaudement recommandé, qui est un peu spécialiste de ça et qui fait des présentations formidables. Il a fait par exemple le concerto pour violoncelle de Chostakovitch et c’était vraiment très bien.

Cela va-t-il être enregistré ?

A priori, ce n’est pas prévu. En revanche, nous préparons en collaboration avec Christian Merlin une série documentaire pensée pour la vidéo, qui s’appelle « La fabrique de l’orchestre ». Nous avons terminé le tournage la semaine dernière. Il y aura un opus sur l’interprétation historiquement informée d’une symphonie de Beethoven, et un deuxième intitulé « Qu’est-ce que la musique légère ? » avec du Offenbach, du Johann Strauss, du Chabrier et du Rossini. Nos séries « une heure avec l’orchestre » parlent des œuvres en elles-mêmes, de comment elles sont nées, des circonstances historiques et artistiques dans lesquelles elles ont été écrites, de ce à quoi il faut faire attention à l’écoute, etc. Dans « La fabrique de l’orchestre », nous parlons avant tout de la question de l’interprétation de ces œuvres. Comment est-ce qu’on fabrique une exécution ? Quels sont les choix qu’on peut et qu’on doit faire ? Quelles sont les différentes options qui s’offrent à l’interprète ?

L’origine de cette série vient de la question que nous posent souvent les gens, y compris ceux qui viennent régulièrement nous entendre : « Mais à quoi est-ce que vous servez les chefs d’orchestre, puisque tout est déjà écrit et que tous les musiciens ont la partition devant les yeux ? » Oui tout est écrit, certes, mais par quel compositeur ? À quelle époque ? Pour quels instruments ? Dans quelles circonstances ? Pour quels musiciens ? Et surtout dans quel but ?…

Avec toutes ces questions, on s’aperçoit qu’il y a une multitude d’options qui peuvent s’offrir à l’interprète, et que la même œuvre peut sonner de manière très différente selon les choix que l’on fait. Cette série documentaire est donc vraiment là pour expliquer ce que nous avons fait, pourquoi nous l’avons fait, comment est-ce qu’on aurait pu le faire autrement et comment cela aurait pu être très bien ou au contraire très mal. Est-ce que nous faisons nos choix d’interprétation par fidélité au compositeur ? Parce que nous pensons que telle chose écrite à tel moment veut dire ça, et qu’écrite à un autre moment pour un autre instrumentarium elle aurait voulu dire autre chose ? Voilà toutes les questions auxquelles nous essayons de répondre.

Combien d’épisodes sont-ils prévus ?

Pour l’instant il y en a deux qui sont tournés, et nous verrons combien nous en ferons. J’aimerais bien en faire un troisième autour du concerto, sur la manière dont un orchestre accompagne un soliste : Qui décide quoi ? Quand ? Est-ce que l’on peut changer en temps réel ? L’idée est un peu de rentrer dans les cuisines d’un orchestre, de voir comment on prépare le plat.

À propos d’ « une heure avec l’orchestre », pour l’instant le public visé est large mais le projet a-t-il vocation à parler à des étudiants en musique, à des écoles ou aux conservatoires ?

A priori, ces concerts « une heure avec l’orchestre » ne sont pas pensés pour le jeune public. Ils sont pédagogiques mais s’adressent plutôt aux adultes. J’aime bien dire que ce sont des concerts pour enfants, pour adultes [rires]. Parce que justement, on explique beaucoup la musique au jeune public, mais très peu aux adultes. Il y a peu de concerts explicatifs pour les adultes où on partage un peu les secrets de composition, les secrets de fabrication d’une interprétation.

Lorsqu’on a la chance d’assister aux répétitions, on peut voir les chefs parler à leurs musiciens, remettre les œuvres en perspective… Comment est-ce que vous articulez le discours que vous adressez à vos musiciens, et celui que vous adressez au public ?

C’est tout à fait la même chose en fait. Globalement, nous sommes très concernés dans notre travail de répétition par des choses techniques, de mise en place, etc. Mais l’autre partie du travail, c’est justement de mettre les choses en perspective ! C’est très intéressant pour l’orchestre, et celui-ci apprend des choses aussi. Dans le programme qu’a fait Marc Leroy-Calatayud sur Chostakovitch, il a expliqué qu’il y avait dans le final une mélodie traditionnelle géorgienne qui était une sorte de pied de nez à Staline, qui était géorgien. À la fin du concert, le violoncelliste m’a dit : « C’est dingue ! Je ne le savais pas ». Tout le monde apprend des choses ! Par rapport à l’orchestre, je me suis aperçu à travers cette histoire de conception de l’interprétation que c’est très pédagogique de faire les choses de plusieurs manières. Nous avons enregistré des exemples alternatifs, par exemple pour le début de la symphonie de Beethoven, je leur ai demandé de ne pas vibrer, puis nous avons montré ce que cela ferait en vibrant. C’est vrai que lorsqu’on répète habituellement on ne voit pas ce qui se passerait si on phrasait différemment, si on phrasait mal ou de manière anachronique. 

Cela vient de commencer, mais est-ce que cela a vocation à durer ?

Oui, globalement je pense que c’est l’avenir du concert. Ce genre de concert participe du fait qu’on prend conscience de la société telle qu’elle est, et non pas telle qu’on voudrait qu’elle soit. Évidemment, on souhaiterait que tout le monde ait déjà une formation en musique, mais ce n’est pas le cas. Je pense qu’avec ce genre de choses, nous prenons en compte notre public tel qu’il est réellement. Auparavant certains chefs vivaient dans une sorte de monde idéal. Ils ne s’occupaient pas de l’acoustique de la salle, de l’éducation du public et pensaient que tout était déjà là. Ils étaient dans un monde chimérique, où tout fonctionne. Je crois qu’aujourd’hui le public attend qu’on le prenne par la main, un peu comme au musée : c’est bien de voir l’exposition, c’est bien aussi d’avoir un guide.

Question pratique : où est-ce que ces concerts ont lieu et comment accède-t-on à la salle ?

Nous les organisons dans notre salle de répétition, un auditorium de 270 places. On y accède facilement par les transports en commun, et il y a aussi un parking. Tout est fait pour bien accueillir les gens. Nous regrettons cependant de ne pas avoir de salle dédiée aux concerts. Un récent rapport sur les orchestres commandé par le ministère de la Culture mettait bien en lumière la différence entre les orchestres qui ont une salle et ceux qui n’en n’ont pas. Ne pas avoir de salle est un gros problème. Notre salle de répétition reste néanmoins un point de ralliement agréable, d’autant que le quartier de la Bocca où elle se trouve est en plein renouvellement. Une antenne de l’Université de Nice spécialisée dans les métiers de l’écriture vient d’y ouvrir ses portes, ainsi qu’un nouveau cinéma.

 

Propos recueillis par Yaël Hirsch

Visuel : © Yannick Perrin

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Yaël Hirsch
Co-responsable de la rédaction, Yaël est journaliste (carte de presse n° 116976), docteure en sciences-politiques, chargée de cours à Sciences-Po Paris dont elle est diplômée et titulaire d’un DEA en littérature comparée à la Sorbonne. Elle écrit dans toutes les rubriques, avec un fort accent sur les livres et les expositions. Contact : [email protected]

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