Electro

[Live report] Rone à la Philharmonie

[Live report] Rone à la Philharmonie

15 janvier 2017 | PAR Alice Aigrain

Rone, autodidacte bidouilleur génial de la musique électronique expérimente, ose tout. Le compositeur d’électro contemporain a donné un concert hier à la Philharmonie. Pari risqué que de faire rentrer la musique électronique dans le nouveau temple de la musique classique parisien. Pour le relever, Rone a proposé hier au public de l’accompagner dans une exploration de son univers et de ses influences, entouré de quelques amis musiciens. Malheureusement le résultat est hésitant, vacillant sans cesse entre un concert électronique enchaînant les tubes et une performance expérimentale.

Lorsque le concert démarre, seuls les membres du trio contemporain de cordes Vacarme (formé du violoncelliste Gaspar Claus et de Carla Pallone et Christelle Lassort aux violons) sont en scène. La musique contemporaine ouvre ainsi la soirée. Le public découvre la subtilité de ce trio, qui explore entre les notes, qui joue malicieusement des capacités infinies de leurs instruments, qui propose au public d’écouter l’air et ses vibrations sur des cordes tantôt pincées, tantôt frottées, tantôt frappées, avec un archer, avec les doigts ou quelques morceaux de crin seulement. Quelques minutes qui divisent déjà : une partie de la fosse se regarde interloquée. Rone arrive alors et disparaît presque aussitôt sous ses énormes synthétiseurs. L’homme discret s’installe, les projecteurs se braquent sur lui. La soirée semble redémarrer. Ses mélodies s’associent alors aux dissonances du trio et la fusion opère savamment. Cette fusion, on la retrouvera durant presque tous les moments où musique acoustique et électronique cohabitent, sous la direction de l’organisateur de la soirée. Car Rone n’est pas venu seul. Habitué des collaborations, il a saisi l’occasion pour inviter quelques musiciens. Les interventions (trop peu nombreuses) du tromboniste Joachim Latarjet sont d’une symbiose totale. Le batteur new-yorkais John Stanier du groupe Battles a quant à lui offert quelques moments d’une rare précision au public de la philharmonie, rejouant les basses synthétiques des morceaux de Rone. Malheureusement, ces instants où musique acoustique et électronique se complémentent sont trop rares durant le concert et sont souvent éclipsés par le texte qui était étonnamment omniprésent.

En effet, Alain Damasio accompagne rapidement Rone sur scène. L’auteur qui avait déjà collaboré avec le musicien en 2008 pour son tire Bora Bora semblait parfois prendre le rôle de tête d’affiche de ce concert, malheureusement pas toujours pour le meilleur. De sa logorrhée interminable, l’auteur semblait ne pouvoir s’arrêter de scander des textes, d’une candeur de prêcheur évangéliste. Moins bon orateur qu’écrivain, il hurlait des textes dénués de second degré, tel un précepteur de la bonne parole qui nous enjoint à aimer notre prochain, au point que durant ces longs moments, la musique semblait n’être qu’accessoire face au texte.

Peut-être pris au piège d’une modestie qui le fait se mettre assez rarement en avant, Rone a souvent été englouti par les autres, alors que lorsque le musicien prenait à bras le corps la direction du concert, la magie opérait et le public plongeait avec joie dans son univers musical bien plus expérimental que ce dont ses opus laissaient transparaître. Et ces doux instants étaient accentués par une mise en scène unique, où la lumière semblait être un instrument supplémentaire. La musique électro prend ainsi sa place à la philharmonie, d’un pas hésitant, oscillant entre expérimentation et reprise de tubes, entre improvisation et performance maîtrisée. Si le résultat est aussi hésitant que sa démarche, la soirée a malgré tout été unique et a prouvé peut-être que s’il est possible de vaciller, c’est que le champ de liberté est large et les propositions à faire encore nombreuses.

© William Beaucardet / Philharmonie de Paris et  Maxime Guthfreund

La playlist de la semaine (188) Chaude
« Une mouette et autres cas d’espèces » : une vision de Tchekhov, avant-gardiste, ouverte, assez stimulante
Alice Aigrain
Contact : alice.ai@orange.frwww.poumonsvoyageurs.com

2 réflexions au sujet de « [Live report] Rone à la Philharmonie »

Commentaire(s)

  • Slackline

    Pas d’accord avec l’article sur l’apport d’Alain Damasio qui a été excellent, avec des textes très forts qui m’ont fait un bien fou ! C’est rare d’avoir des paroles de qualité, avec du sens et de la pêche dans l’électro et Rone a encore su innover, à la fois avec les cordes, le trombone, la batterie et la voix, pour une alchimie étonnante. Bravo au Maestrone !

    janvier 16, 2017 at 21 h 57 min
  • Hargash7

    Personnellement éblouie par la performance de Damasio !
    Bien du mal à faire le lien entre cet article et le concert pluriel, vaste, et décalant nos habitudes qui m’a régalée ce samedi. Un seul regret : sa brièveté ! Chaque artiste et invité a pu faire vibrer sa corde et sa sensibilité avec ce qu’il a de meilleur. L’originalité de l’ouverture a certainement déconcerté un public féru de musique électro; et pourtant, cette trouée a posé d’emblée une virtuosité qui ne s’est pas démentie sur l’ensemble du concert. La parole d’Alain Damasio, rabougrie dans l’article et outrageusement réduite, a apporté ce contact avec le public qui fait si souvent défaut. Elle a donné du sens, rappelé l’importance des liens, du collectif des musiciens rassemblés autour de Rone, notre joyeux lutin au doigté hypnotique. Odyssée du son et de la voix, aventure collective qui dit le courage de créer et de faire lien avec ses tripes. Merci Rone de nous avoir fait entrer dans ton monde, merci à Damasio, artisan prodigieux des mots au phrasé sincère et engagé, d’avoir relevé le défi au point d’enflammer la salle, merci à tous les Vacarmes qui nous déconcertent et nous ouvrent à plus large.

    janvier 16, 2017 at 22 h 12 min

Publier un commentaire

Votre adresse email ne sera pas publiée.

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *