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[Interview] Sexy Sushi : « Notre dernier album est celui de la maturité »

[Interview] Sexy Sushi : « Notre dernier album est celui de la maturité »

24 avril 2013 | PAR Bastien Stisi

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Couloirs exigus, murs froids, grisés et bétonnés, rendez-vous sur le terrain de Believe, voisin intestinal et occasionnel du Parti Communiste Français avec qui l’immense label partage une partie des locaux, afin de rencontrer le duo le plus improbable et le plus immoral de la scène électro punk française. Depuis dix ans, Rebeka Warrior et Mitch Silver, camouflé sous le sobriquet surréaliste de Sexy Sushi (au moment de leur formation, ils se prenaient pour des crevettes…), vomissent leur misanthropie viscérale à travers une débauche de lyrics décalés et révoltés et une orgie de sonorités synthétiques et machinales plus cradingues et survoltées les unes que les autres. Un univers déstructuré et singulier, une mise en scène hilarante de tous les instants, une expérience de vie à faire partager :

Vous allez bientôt fêter les dix ans de la sortie de J’en veux j’en veux des coups de poing dans les yeux, sorti en 2004. Avez-vous le sentiment que le style et les motivations des Sexy Sushi ont profondément évolué depuis vos débuts ?

Mitch : Maintenant, c’est du sérieux. Notre dernier album est celui de la maturité.

Lorsque l’on écoute votre discographie, on a l’impression de vous avoir vu rentrer un soir dans une rave party pleine de synthés, de propos orduriers et d’anticonformisme strident, sans vous avoir vu en ressortir depuis…

Mitch : Tu n’as pas tort. J’aime bien le côté « rave party ». C’est là d’où je viens.

Rebeka : C’est gentil. Moi j’aime bien le côté « ordurier » ! Avec « rave party » et « ordurier » tu as un peu donné une définition de ce que l’on fait !

Les sonorités des raves, ce sont des trucs qui vous ont influencé ?

Mitch : Carrément, c’est toute ma culture. Mes influences viennent surtout de la techno (Laurent Garnier, Jeff Mils…), la machina…que des trucs assez bourrins !

Vous avez conscience d’avoir véritablement une patte musicale ? Avec une note on peut vous reconnaître au sein de n’importe quelle soirée déglinguée…C’est quelque chose que vous travaillez beaucoup ou qui est plus intuitif ?

Mitch : On le travaille justement assez peu ! Contrairement à beaucoup de gens, j’utilise des logiciels, et pas de vrais synthés ni de machines. Je n’ai que des softs Fruity Loops.

Rebeka : Tous les producteurs et tous les musiciens utilisent le même matériel de leur époque, alors que Mitch est complètement à la ramasse…

Vous êtes en pleine promo de Vous n’allez pas repartir les mains vides ?, un album composé de deux cd qui, on ne va pas se mentir, sont quasiment semblables à tous les niveaux…Ce doublon est-il la conséquence d’un désaccord profond sur le mixage final ?

Rebeka : En fait, on cherchait à faire couler notre maison de disques : ça coute deux fois plus cher, et vu qu’en ce moment on n’en vend plus…C’était aussi pour symboliser tous les couples qui divorcent….

J’y avais personnellement vu aussi une métaphore de la schizophrénie comportementale que vous mettez en avant depuis vos débuts…

Rebeka : Ah oui, c’est bien aussi ! On est parfaitement dans le sujet ! Tu remarqueras quand même que sur « Retour de bâton », les paroles sont différentes : dans la première version je dis « ce rêve », et dans la deuxième je dis « sereine »….Dans « Mendiante » aussi, l’une est un peu plus courte que l’autre. Au moins en live, on peut faire les deux en même temps…

Je m’attendais, comme sur la pochette de l’album, à vous voir déguisés en Schtroumpfs. Est-ce que vous avez au moins prévu de revêtir ces costumes sur scène, ou d’intégrer des Schtroumpfs à votre spectacle ?

Rebeka : Je te le confie à toi, parce que j’ai le béguin : on va faire venir le village des Schtroumpfs au Trianon. Ou plutôt des Shrek-Schtroumpfs. Parce qu’en fait, les Schtroumpfs sont des batards : ce sont des Shreks qui ont couché avec des Schtroumpfs…Ce qui fait un espèce de truc bleu-vert dégueulasse avec des antennes et des bonnets.

Est-ce qu’il y a des chansons que vous préférez interpréter en live ? Et d’autres que vous ne pouvez au contraire vraiment plus blairer ?

Rebeka : On a décidé de ne faire aucune concession pour le public : on ne joue plus tous nos tubes plébiscités que les gens ont envie d’entendre comme « Cheval » ou « Sex Appeal ». Sur notre nouveau live, on est allé chercher des morceaux que l’on ne jouait jamais…On joue par exemple « Toutes comme moi » ou « Plancher de Danse ». Puis beaucoup de nouveaux aussi.

Mitch : Il faut bien jouer les nouveaux parce que sinon on ne les jouera jamais. Il faut apprendre au public à les écouter…Puis à nous à les jouer…parce qu’on ne les connaît pas !

Vous avez collaboré récemment avec Vitalic et posés sur le morceau transcendant « la Mort sur le Dancefloor »…

Rebeka : On est vraiment très fier de cette collaboration. On s’est rencontrés sur des concerts, on a picolé, il faisait un album, il nous a demandé. J’aurais aussi voulu jouer avec Carlos, mais il est mort. Ce mec était trop hédoniste, trop porté sur les plaisirs de la vie : il mangeait trop, buvait trop, fumait trop. Il est mort très jeune. C’était mon idole, ma référence à moi.

Après avoir tapé sur Rachida Dati il y a quelques années avec votre morceau « À bien regarder Rachida », est-ce que vous avez prévu de vous attaquer à un autre politicard prochainement ?

Mitch : Ah mais on ne tapait pas sur elle…

Rebeka : Non, c’était une autre Rachida. C’était Rachida Bati…Puis la politique, ça nous ennuie profondément.

Vous ne faites pas de politique, mais est-ce que vous n’auriez pas quand même quelques tendances dictatoriales et totalitaires ?

Rebeka et Mitch (simultanés et enthousiastes) : Aaaaaaaaaaaaaah oui !

Il y a en effet une chanson qui m’a beaucoup marqué dans votre dernier album : dans « 1 000 morceaux (Et bon vent) », vous citez pêle-mêle avec un ton résolument sentencieux Benabar, Bieber, Borloo, Dieudonné, De Villepin, Mimi Mathy, Benoît XVI, Obispo, Copé…C’est un peu Robespierre qui annonce la liste des futurs guillotinés à la Convention votre truc !

Rebeka : Oui tu as raison ! Tu as remarqué, ça a marché pour Benoît XVI ! Les têtes vont tomber, c’est une vraie incantation vaudou notre truc ! En plus c’est vraiment ça, tout le monde est mélangé : les artistes, les hommes politiques, les nains…Tout le monde va y passer ! Un peu comme pendant la Convention oui, ou comme pendant la Commune : les têtes tombent, et y’a aucune raison ! « Il a pas payé son PV ? Guillotine ! »

Il y a parfois une sorte d’incantation mystique anxiogène dans votre timbre, dans vos synthés et dans votre intonation, comme sur votre réécriture très personnelle de « Stabat Mater ». Sexy Sushi, c’est une alternative à la religion et aux sectes modernisées, comme celles de la politique ou de la société de consommation ?

Rebeka : Mais oui ! À un moment on voulait monter une confrérie avec des toges. La religion c’est nous. C’est un rite sauvage. J’aimerais avoir plus de contrôle sur les gens.

Mitch : Pour ça, il faudrait que tu sois ministre…là au moins tu contrôles. Regarde Jean-Marc Ayrault ! Mauvais exemple. Le vrai pouvoir, ce sont les professeurs qu’ils l’ont. Ceux qui sont devant les classes.

Rebeka : Je crois que les mecs qui ont des grandes fortunes et des grandes règles en métal sont ceux qui ont le plus de pouvoir. Et aussi les gens qui font l’horoscope. Quand je vais faire mes courses et que j’attends à la queue, je lis « Télé machin ». C’est le plus fiable. Je lis le mien et également celui de mes proches.

Mitch : Moi je ne les lis pas. Ça me chamboule trop.

Comment faites vous pour ne jamais tomber dans la démagogie caricaturale malgré des textes aux revendications qui pourraient s’y prêter ?

Rebeka : Des gens le pensent. Ça va un peu quoi ! Là, on met des pieds dans du pain (ndlr : dans le clip de « J’aime mon pays ») et on reçoit des mails d’insultes pour ça ! « Vous vous rendez compte, y’a des gens en Afrique qui se bâtent pour des bananes…» On a vraiment reçu un mail comme ça ! Ils nous reprochent d’acheter deux baguettes et de fourrer nos pieds dedans…

Vous n’avez pas reçu de messages de primeurs qui vous interrogent sur votre haine pour les pommes ? (ndlr : rapport à la chanson « Le Mystère des Pommes volantes »)

Rebeka : Aha non pas encore ! Mais ce qui est terrible, c’est que l’on a balancé des thuyas pendant toute une tournée, et ni Truffaut ni aucun écolo ne nous a jamais appelé. Rien à foutre du bio. Le pain c’est sacré chez les Français.

Mitch : Quand même, le syndicat des pommes volantes n’était pas content.

Vous faites quoi lorsque vous n’êtes pas les Sexy Sushi, vous qui déclarez justement dans l’une de vos chansons « Je refuse de travailler » ?

Mitch : On est très oisif, comme Carlos: on se ballade, on rigole, on picole, on va au musée, on écoute des émissions de radio, on va au cinéma, on baise pas mal (mais pas trop ensemble). Par contre, on ne regarde pas trop la télé (sauf Mitch).

Personnellement, j’aime écouter vos albums à fond le matin dans le métro, lorsque la foule sue, se bouscule dans des trames blindées et trop étroites, et que je n’ai pas sous la main d’objet coupant et meurtrier…Faut-il forcément être atteint de misanthropie aigue pour apprécier votre musique ?

Rebeka : C’est marrant, parce que je crois que j’ai écrit beaucoup de paroles du dernier album dans la même situation… « Je refuse de travailler » ça vient de là : tous les gens qui vont au taf en train de tirer la gueule m’ont beaucoup inspiré.

Derrière vos exubérances scéniques et textuelles se cache parfois une sensibilité extrême et touchante (j’ai à l’esprit le tire « Retour de Bâton »). Sexy Sushi, c’est une rixe musicale et verbale, mais n’est-ce pas également un exercice thérapeutique ?

Rebeka : Toi tu es mignon. Mais la fille d’avant a posé la même question, et on s’est trop énervés. Elle disait que nous étions « plus sérieux ». Elle ne comprenait pas. Du coup je me suis levé en claquant la porte. Mais en fait, toi tu ne dis pas ça, tu dis « sensible », et pas « sérieux ». Je crois que tu as raison.

Mitch : Comme tu le dis, il y a toujours eu de la sensibilité dans nos textes. Dans « I’m affraid » ou « Toute la Haine qui m’incarne » par exemple. C’est juste que ce n’étaient pas forcément ceux-là qui étaient mis en avant jusque-là.

Pour terminer, Rebeka, Tétu titrait il y a deux ans une interview de toi en te présentant comme « la plus grande lesbienne de France ». Une réaction sur ce clivage qui paraît couper la France en deux concernant ce que les politiques appellent « le mariage pour tous ?

Rebeka : Je m’en désintéresse. Je suis contre le mariage hétéro. Mitch, lui, est pour le divorce pour tous.

Mitch : Oui…et pour l’interdiction du mariage aux moches.

Rebeka : En fait, je n’en peux plus de ce débat. Je me suis aperçu ce matin qu’il se passait d’autres trucs dans le Monde. C’est un faux débat, mais un vrai problème : c’est pathétique que l’on en soit encore là. Que les bars gays se fassent fracasser, ça nous rend triste. Bientôt, ils vont nous attacher et nous faire rouler derrière des wagons…Je risque de me faire trainer derrière un 4×4 dans pas longtemps, mais je ferai encore ma maligne : « j’men désintéresse de ton débat connard !!! »

Les Sexy Sushi seront en concert au Trianon le 15 mai prochain. Toutes leurs dates sont à retrouver sur le site officiel du groupe.

Visuel © : pochette de Vous n’allez pas repartir les mains vides ? des Sexy Sushi

Les invisibles : le documentaire césarisé de Sebastien Lifshitz en dvd
Pessah 5711 de Gil Ben Aych
Bastien Stisi
Journaliste musique. Contact : [email protected] / www.twitter.com/BastienStisi

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