Electro

[Chronique] « Outrun » de Kavinsky : hommage pure, sauvage et singulier à l’électro synthétique des eighties

[Chronique] « Outrun » de Kavinsky : hommage pure, sauvage et singulier à l’électro synthétique des eighties

26 mars 2013 | PAR Bastien Stisi

[rating=4]

Un coup de pouce du destin et du polyvalent Quentin Dupieux (alias Mr Oizo), une ribambelle d’EP et de collaborations électroniques, une productivité tubesque ascendante depuis les retentissements mondiaux de la bande originale de Drive et de « Nightcall », une patiente et obsessionnelle construction d’un univers visuel et sonore reconnaissable au premier coup d’œil, et la sortie d’un premier album, enfin, à la singularité parfaite et cohérente. Sept ans après son apparition sur la scène électro française, voilà le disque Outrun et la matérialisation des prouesses de Vincent Belorgey, plus connu sous le nom de Kavinsky, hommage ambulant à l’esprit geek, synthétique et numérique des années 80.

En 1997, dans la noirceur d’une nuit orageuse et menaçante, un jeune homme semblable à beaucoup d’autres, ivre d’amour et de passion pour une jeune fille et pour les héros animés de son univers, voit soudain sa route et son destin s’éclaircir, lorsque surgissent les phares et les roues acérées d’une Testarossa Rouge. Mortellement heurté par le bolide mais rescapé de l’au-delà par une étrangeté fantastique et horrifique, le garçon ne fera désormais plus qu’un avec la Ferrari assassine, spectre délétère et vagabond qui hantera avec assiduité les environs de son tragique accident….

C’est là le synopsis métaphorique (par filiation, le garçon renversé par la voiture n’est autre que Vincent Belorgey terrassé par un amour déçu), la trame narrative et conductrice de ce premier album au goût d’introspection électronique et personnelle, attendu depuis sept longues années par les uns, rejeté sans même y avoir jeté une oreille par les autres, trop outrés de voir cette icône vivante du tumultueux label Ed Banger de Pedro Winter récupérée par la vulgarité du mainstream et par la lourdeur des ondes FM depuis le succès mondial et pompeux de Drive et de son « Nightcall » introducteur.

Et pourtant. Loin de l’uniformité archétypale et réductrice qui aurait pu jaillir d’un album dont on zieutait forcément la sortie de route hasardeuse du coin de l’œil, le DJ francilien prouve avec cet opus empli d’une cohérence absolue et frontale son appartenance définitive à une race rarissime et en voix constante d’extinction : Kavinsky est un véritable créateur, un auteur capable de faire demeurer le mort-vivant allégorique de sa fable électronique et synthétique de 44 minutes le long d’une route chevauchée à coups de beats énergiques et vrombissants, en adoptant une linéarité dénuée de lourdeur et pleine d’une maîtrise de tous les instants.

C’est justement le début de cette course mortuaire, effrénée et vengeresse que paraissent dessiner les beats sinueux et déglingués du tonitruant « Blizzard », sample de la série 90’ San Ku Kaï, et plus encore les élancements numériques du morceau « Protovision ». Humecté jusqu’à la moelle dans l’esprit geek des 80’ et des 90’ (le titre de l’album lui-même est une référence à un jeu vidéo d’arcade de courses automobiles du même nom), Kavinsky ose encore, au sein d’un album produit par son congénère Sebastian, une relecture électronisée du thème sonore de la mythique série Dragon Ball Z, à l’aide des boucles menaçantes de « Rampage ».

Sur ce missile d’électro désuète, Kavinsky copine avec la vocalité déstructurée de Sebastian (« Odd Look »), rappelle à l’esprit la claustrophobie oppressante du « Stress » de Justice (« Rampage »), s’essaye à la production hip-hop en s’octroyant les services de Havoc de Mobb Deep (« Suburbia »), ou propose une lecture toujours plus singulière de son univers personnel avec les beats transpirant de testostérone dans le caféiné  « Testarrosa Autodrive ». Kavinsky fait aussi beaucoup de Kavinsky (« Dead Cruiser », « First Blood »), et la force de l’artiste paraît relever considérablement de ce nombrilisme synthétique identifiable à la moindre résonance sonore.

Les cris de loup et de la louve sensuelle Lovefoxxx en échos à la voix passée au vokoder de « Nightcall », l’agression sensorielle et doucement transcendante de « Grand Canyon », l’héroïsme électronique et diablement routard de « Roadgame »…Certains regretteront sans doute cette accumulation crapuleuse et normée de tubes mille fois chantonnés, mille fois répétés, compilés sur un cd ou la moitié des morceaux sont déjà connus du profane, et dont l’ambition ne paraît au premier abord pas autre que de venir combler le rayon « Coup de cœur » de la FNAC. Les autres salueront haut et fort, les deux mains serrées sur le volant de leur bolide motorisé, l’avènement d’un objet et d’une œuvre destinée à rejoindre au plus vite la postérité et la place qui lui est déjà réservée au sein d’une élégante discothèque, aux côtés du Boulevard de St-Germain, du Homework de Daft Punk, du Moon Safari d’Air, du My God is Blue de Tellier, de ses disques qui marqueront à jamais de leur trace indélébile et de leur singularité absolues l’histoire de l’électro confectionnée par les ordinateurs érudits de la French Touch première et deuxième génération.

Visuel © : pochette de Outrun de Kavinsky

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Bastien Stisi
Journaliste musique. Contact : [email protected] / www.twitter.com/BastienStisi

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