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Le silence du bourreau de François Bizot: regard sur le monstre qui est en chacun de nous…

Le silence du bourreau de François Bizot: regard sur le monstre qui est en chacun de nous…

26 mars 2013 | PAR Le Barbu

François Bizot, né à Nancy en 1940, est un anthropologue français, spécialiste du bouddhisme du Sud-Est asiatique (Cambodge, Thaïlande, Birmanie, Laos, Sud-Yunnan) à l’École française d’Extrême-Orient (EFEO) et à l’École pratique des Hautes Études (EPHE). Il a vécu la guerre civile au Cambodge, pays dont il étudiait les reliques religieuses au début des années 1970. En particulier, il a été détenu en 1971 dans un camp de rééducation khmer rouge, dont il fut l’un des très rares rescapés (environ 7 connus). Dans ce camp il a été interrogé par Kang Kek Ieu, plus connu sous le surnom de Douch, qui allait, plus tard, devenir le terrifiant et méthodique bourreau de la prison de Tuol Sleng (S-21), ancienne école située à Phnom Penh. Il a également vécu de l’intérieur l’évacuation de Phnom Penh par les Khmers rouges (du 17 au 30 avril 1975), en tant qu’interprète des étrangers réfugiés en masse dans l’ambassade de France. Il a relaté ces quelques années et ce parcours dans son livre « Le Portail », récompensé par le Prix littéraire de l’armée de terre – Erwan Bergot en 2000 et le Prix des Deux Magots en 2001. Son aventure au Cambodge a aussi inspiré un film, « Derrière le portail », de Jean Baronnet (2004). « Le Silence du bourreau » paru chez Flammarion en 2011 nous revient en format poche chez Folio en ce début d’année 2013.

 

Chronologie rapide :

1971. Emprisonné par les Khmers rouges, l’ethnologue François Bizot doit sa libération à son geôlier, un jeune révolutionnaire idéaliste  surnommé Douch.

1988. En visitant l’ancien centre de torture de S21, Bizot découvre que Douch est responsable de la mort de milliers de personnes.

2003. Bizot revoit Douch pour la première fois. Un étrange dialogue se poursuit au-delà de leur rencontre.

2009. Au procès des Khmers rouges, François Bizot est le seul témoin convoqué par la Chambre.

 

Le Silence du bourreau est à la fois le récit poignant d’une condamnation à mort jamais mise à exécution et une fascinante réflexion sur le mal. Le 10 octobre 1971, l’auteur, alors jeune ethnologue en mission au Cambodge, est enlevé par les Khmers rouges, condamné à mort puis placé en détention dans un camp situé au beau milieu de la jungle. Le scientifique passera soixante-dix-sept jours dans la peur d’être exécuté d’un coup de bêche. Il ne devra son salut qu’à l’inintelligible clémence de son geôlier: Douch.

Douch est un intellectuel alors agé de 28 ans (3 ans de moins que Bizot), qui parle français et applique à la lettre les consignes de Pol Pot. La veille de Noël, conformément à l’ordre de ses chefs, Douch libère Bizot. Les deux accompagnateurs de l’ethnologue, cambodgiens, ne reviendront jamais.

François Bizot raconte ne pas avoir été torturé – si l’on excepte la torture psychologique que représente un simulacre de peloton. Des années plus tard, il apprend que Douch a dirigé le tristement célèbre camp S21, et est personnellement responsable de la mort d’au moins 40 000 détenus. Complice d’un massacre qui a causé la mort d’au moins 1,7 million de personnes.

Dans une déposition bouleversante, il expose l’interrogation au centre de sa vie – Comment reconnaître les crimes des bourreaux sans mettre en cause l’homme lui-même ? Comment faire face à Douch sans nous regarder dans le miroir ?

Le silence du bourreau est un ouvrage troublant qui nous met mal à l’aise… Cette fascinante réflexion sur le mal nous dérange. C’est un peu comme ce phénomène étrange que nous pouvons vivre parfois face à un miroir. Vous regardez ce que vous voyez, mais si vous traversez la surface, vous avez l’impression désagréable que c’est votre reflet qui vous regarde avec insolence. Il vous demande qui vous êtes. Comme si l’étranger c’était vous, et pas lui. Comme si le monstre c’était vous.

Le livre commence au lendemain de la mort du père de François Bizot, au moment où il se prend à massacrer un fennec qui était devenu l’animal de compagnie de la famille, sous le regard muet de sa mère. Acte que nous avons du mal à comprendre malgré les explications de l’auteur. Déjà obsédé par les abattoirs de Nancy qui avaient servi à la Gestapo, il pose donc un problème qui le hantera toute sa vie : comment l’homme peut-il devenir un monstre, tout en restant humain ? « Derrière le masque du monstre il faut s’efforcer de voir l’être humain. »

Plus tard, ethnologue au Cambodge, il sera emprisonné puis libéré par un certain Douch, dont la clémence reste pour lui irrésolue. Ce texte prolonge son récit Le Portail de manière aussi troublante qu’émouvante. Pourquoi, lui, a-t-il été épargné ? Comment continuer de vivre quand on découvre, les années passant, que son geôlier fut un des plus effroyables bourreaux du XXème siècle ? Comment reconnaître son sauveur dans son bourreau? Et son bourreau dans son sauveur?

Le silence du bourreau revient sur la personnalité de Douch. Car tout est là : le bourreau a aussi une personnalité, « une intériorité ». Bizot brise ainsi l’un des tabous les plus hypocrites de nos sociétés, repliées sur le principe de précaution : non, le mal n’est pas radical ; non, le bourreau n’est ni un démon ni un diable ; oui, l’assassin de masse est un homme et, pire, un homme comme les autres. François Bizot essaie de saisir « le point de basculement où les choses se détraquent ». Bizot n’excuse rien. Pour la bonne raison qu’il ne fait pas de morale. Son statut (ni historien ni philosophe, mais victime, ex-détenu) renforce sa parole.

Un récit résolument personnel. Un témoignage littéraire qui nous confronte à l’une des grandes pages de l’Histoire et qui nous renvoie mentalement au procès de Nuremberg ou d’Adolf Eichmann. Ce livre nous oblige à affronter la monstruosité, la bestialité, l’extrême, pour comprendre l’homme, et soit même. Il nous raconte ce que nous refusons de voir : l’humanité du monstre. Un témoignage capital, à mettre d’urgence entre toutes les mains.

«A mesure que l’on observe sans feindre la monstruosité des autres, on finit tôt ou tard par la reconnaître en soi…»

 

 

Collection Folio (n° 5511), Gallimard

Parution : 24-01-2013

Prix: 6,50 euros

 

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Le Barbu
Le Barbu voit le jour à Avignon. Après une formation d'historien-épigraphiste il devient professeur d'histoire-géogaphie. Parallèlement il professionnalise sa passion pour la musique. Il est dj-producteur-organisateur et résident permanent du Batofar et de l'Alimentation Générale. Issu de la culture "Block Party Afro Américaine", Le Barbu, sous le pseudo de Mosca Verde, a retourné les dancefloors de nombreuses salles parisiennes, ainsi qu'en France et en Europe. Il est un des spécialistes français du Moombahton et de Globalbass. Actuellement il travaille sur un projet rock-folk avec sa compagne, et poursuit quelques travaux d'écriture. Il a rejoint la rédaction de TLC à l'automne 2012 en tant que chroniqueur musique-société-littérature.

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