Musique
Duende, la lutte de l’ange d’Avishaï Cohen

Duende, la lutte de l’ange d’Avishaï Cohen

16 mai 2012 | PAR La Rédaction

Au premier abord Duende sonne comme un disque impressionniste. Car tout comme les impressionnistes voulaient saisir le fugitif, la mobilité plutôt que l’aspect stable des choses, ce disque semble vouloir nous faire partager l’instant comme mesure et cadence du jeu des musiciens. Là où l’impressionnisme faisait de la lumière l’élément essentiel et mouvant de leur peinture, le duo Cohen-Hershkovits font du silence, de l’épure sonore des composantes essentielles de leur interprétation.

Dans cet album, la simplicité rejoint la densité aboutie de la structure musicale, comme c’est toujours le cas avec Avishaï Cohen. Certains morceaux empruntés à des figures tutélaires du jazz sont comme subtilement déconstruits. Ainsi Criss cross, morceau d’anthologie de Thélonious Monk, batterie, piano et saxo à l’origine, ressort plus rythmé et fiévreux avec pourtant leurs seuls piano et contrebasse. De même, le mélancolique Central Park West de Coltrane, revisité, en devient presque contemplatif. D’autres morceaux encore émaillent ce bel album: Calm, composition originale d’Avishaï Cohen, extrait de son album Continuo, est plus souple et moins nerveux qu’à l’origine. Le titre Soof, encore, petite merveille qui rappelle un peu la ligne mélodique de Nunu, toujours de l’album Continuo, mais en plus épurée. D’autres encore, le méditatif Ballad for an unborn ou l’interrogatif Signature laissent après écoute une belle trace émotionnelle. Duende est une bulle qui aspire à l’éphémère du moment ; mais cet album marque dans son sillage une réelle empreinte musicale.

L’impression plutôt que la structure figée donc… Le piano du tout jeune Nitaï Hershkovits a en effet une fraîcheur aigue, une lumière évidente. Mais la contrebasse d’Avichaï Cohen, voix basse et calme, tend plus vers le clair-obscur, le chiaroscuro nuancé. Le clair piano vient à nous simplement, mais il nous faut aller chercher l’ombrageuse contrebasse ; on entend le premier, mais on écoute la seconde. L’attention est sur le jeu solaire de Nitaï Hershkovits et la tension sur le jeu arqué d’Avichaï Cohen…Et cela fonctionne parfaitement, un duo complémentaire plutôt qu’une dualité, chacun faisant jaillir de l’autre le meilleur. Car le véritable dialogue est entre Avishaï Cohen et sa contrebasse ; le piano sonne comme une tierce voix qui donne du relief à ce « dialogue solitaire ». Et il fallait tout le talent de ce pianiste profond et sensible pour comprendre que cela se passe au-delà de lui, même si sa présence est absolument nécessaire.

Et peut-être que tout est résumé dans le titre Duende…ce mot quasi intraduisible emprunté au poète Federico Garcia Llorca pour expliquer l’expérience du Flamenco. Le Duende, ou feu sacré, permet de faire la différence entre la véritable inspiration et l’imposture. A la fois muse et ange, il naît de la lutte avec soi ou/et son autre. Et pour qui connait l’oeuvre d’Avishaï Cohen, le mot Duende sonne juste. Car il faut l’avoir vu en concert, arc bouté sur sa contrebasse, moderne Jacob luttant avec/contre son ange. Et si ses concerts emportent tant d’enthousiasme dans le public, c’est qu’ils sont comme autant de cérémonies d’une subtile liturgie dont il serait le prêtre ( !). Nulle religiosité dans cela, mais plutôt une expérience musicale qui tend vers l’expérience spirituelle….le duende.

L’album sort le 21 mai, chez Blue note. Concerts: Café de la Danse, 28 juin 2012.

Hassina MECHAÏ

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