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Schumann et Berlioz dans les affres de la passion au Théâtre des Champs-Élysées

Schumann et Berlioz dans les affres de la passion au Théâtre des Champs-Élysées

13 juin 2019 | PAR Yuliya Tsutserova

Malgré les meilleurs efforts de la philosophie morale, qui nous met constamment en garde contre les sentiments intenses, nous n’arrivons apparemment pas à s’en abstenir : ce dont témoignent les deux symphonies, « Le Printemps » de SCHUMANN et la « Symphonie fantastique » de BERLIOZ, sélectionnées par les WIENER PHILHARMONIKER, sous la direction de Mariss JANSONS, pour cette soirée du 4 juin 2019 au Théâtre des Champs-Élysées.

Cinq ans d’obsession, d’espoir, d’incertitude et de la lutte, couronnés par le bonheur conjugal : voilà le témoignage d’une ressemblance frappante des deux compositeurs romantiques par excellence, Robert SCHUMANN et Hector BERLIOZ. La muse de Schumann est la fille de son professeur du piano, Clara WIECK, qu’il ne voit, tout au long de la bataille juridique avec son père et son opposition féroce, que quelques minutes aux cafés après ses nombreux concerts. Berlioz, quant à lui, est épris de la jeune actrice irlandaise Harriet SMITHSON, qu’il entrevoit en Ophélie à l’Odéon et sur les allers-retours de laquelle il veille depuis la fenêtre d’un appartement qu’il loue expressément à cette fin. De ces amours furtives et désespérés sont nées la Symphonie no. 1 en si bémol majeur op. 38 « Le Printemps » et la Symphonie Fantastique, épisodes de la vie d’un artiste en cinq parties op. 14, emblèmes de la vengeance des sentiments sur la raison. Mais si le cœur a ses raisons que la raison ne connaît point, qui de mieux que la musique, aussi rationnelle que sentimentale, pour effectuer leur réconciliation ?

C’est au célèbre chef d’orchestre Mariss JANSONS à négocier les hauts et les bas emotionnels de ces deux pièces tout en assurant leur cohérence compositionnelle et la cohésion de l’ensemble des Philharmoniker. Il opte ce soir pour une approche mesurée d’une grande précision et intentionnalité, qui se déploie aux moments clés en maillages à la fois serrés et agiles, d’autant plus émouvants et cathartiques qu’ils s’échappent des passages préparatoires bien retenus.

La Symphonie no. 1 en si bémol majeur op. 38 « Le Printemps » de Schumann est une exploration des possibilités instrumentaux en tant que contrepoints sentimentaux et mentaux. À grande échelle, c’est les hautbois représentants du logos et les cordes représentants du pathos qui s’y rencontrent à plusieurs reprises et au taux de réussite variable. Dans Andante un poco maestoso, un contraste spectaculaire se produit entre épisodes d’espoir raisonnable et patient, incarnés par des zéphyrs mielleux des hautbois et des flûtes, et ceux de bravade téméraire, captés avec brio par une phalange particulièrement puissante des cordes. Jansons donne libre cours à ces dernières dans le Scherzo, où ils éclatent en des menaces et des supplices débordantes, n’écoutant qu’à contrecœur la voix apaisante des hautbois. L’Allegro molto vivace est une tentative à moitié réussi de rapprochement, mais juste au moment où un quasi-valse commence à prendre son allure, une résistance véhémente se manifeste, et les cordes et les hautbois se trouvent de nouveau sur des côtés opposés, un équilibre précaire…

Dans la Symphonie Fantastique, épisodes de la vie d’un artiste en cinq parties op. 14 de Berlioz, la raison est dès le départ atteinte non seulement par une « maladie qu’un auteur célèbre appelle le vague des passions », comme l’indique l’exergue de la partition, mais aussi par une forte dose d’opium. Néanmoins, dans les Rêveries – Passions, l’horizon mental et sentimental du compositeur est encore largement dégagé, lucide, et tranquille : les cordes se restreignent pour la plupart aux gammes supérieures des hautbois et des flûtes, mais trahissent de plus en plus souvent une certaine angoisse par des saccades rythmiques et des soudaines chutes tonales. L’ambiance d’Un Bal, en revanche, est toute flottante : si la raison n’est pas encore effectivement partie, elle est en bonne voie d’être dégagée de son fundamentum inconcussum par le plus douce bercement dans l’etreinte enivrante d’un valse. La Scène aux champs débute comme un fond alangui d’herbe vallonnée (probablement irlandaise !…), mais des vifs courants des soupçons viennent assez rapidement l’ébouriffer, et les grondements lointains de tonnerre présagent la descente du compositeur dans l’obscurité. L’effet tranquillisant et euphorique de l’opium bascule en paranoïa, et la raison se tord de convulsions : l’unité thématique des épisodes musicaux est compromise, et le compositeur est rabbatu et englouti par les cordes – les passions – débridées…

La raison, la passion, les deux grandes mystères qui sont pourtant censées distinguer l’être humain des autres êtres vivants : comment peut-il se vanter de la maîtrise du monde, quand il n’arrive même pas à sonder ses propres profondeurs ? Pour méditer sur cette énigme, rien de mieux que de prêter une oreille attentive à ces deux symphonies en l’interprétation magistrale des Wiener Philharmoniker sous la direction de Mariss Jansons.

Visuel : Mariss Jansons © DR

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