Classique

La « Seine Musicale », premier départ du Commandant Equilbey.

La « Seine Musicale », premier départ du Commandant Equilbey.

27 avril 2017 | PAR Bérénice Clerc

Ils sont venus, ils sont tous là, même ceux du sud de Paris, elle va ouvrir la Seine Musicale.Deux jours d’inauguration pour ce nouvel espace gigantesque où tous les arts devraient se croiser devant un large public. Laurence Equilbey dirige Insula Orchestra pour un concert inaugural donneur de vie où l’humour et la profondeur sont au rendez-vous.

 Elle est là debout, visible de très loin, un bateau sur l’eau de l’île Seguin qui vit les ouvriers Renault donner leur sueur et perdre muscles et santé. Un paquebot musical, une boule lumineuse d’où apparaissent des étoiles, des panneaux solaires tournants et beaucoup, beaucoup de bêton. Des passerelles de chaque coté drainent la foule, il fait beau, les vélos se croisent sur les quais, les coureurs colorent l’espace, les locaux, les connus, les pleins d’argent, les avides de pouvoir, les riens ni personnes, sauf pour ceux qui les aiment, avancent pour découvrir ce nouvel espace immense aux promesses nombreuses.

Un design intérieur simple, épuré, des bancs noirs pareils à des fourmis, de belles hauteurs, des toilettes communes sans effets, le bois, les vitres, laissent passer des morceaux de ciel sublime, la nuit, les étoiles doivent sembler proches, la beauté contemporaine est au rendez-vous.

Nous sommes le 23 avril avant 20h, un air grave flotte sur le chemin de la salle, personne ne sait encore vraiment que le FN peut être au second tour et que rien ne tremblera, rien ne changera, le peuple ne se soulèvera pas, la violence sera juste diffuse.

La salle est belle, le plafond comme une ruche rassure, ses alcôves abritent des lumières, les sièges sont grands, élégants et confortables. Juste avant le concert, un homme entre en scène vêtu d’un costume à queue de pie, un casque orange à la main. Difficile de savoir si c’est un comédien, un musicien ou un blagueur de passage mais le clin d’œil appuyé aux usines Renault fait pencher pour la première solution.

Il raconte ensuite son histoire, un homme qui aurait traversé les temps sur l’île pour raconter rapidement les passés de ce lieu. La musique commence, Mozart, les blagues vont s’enchainer avec participation plutôt réussie de Laurence Equilbey Chef d’orchestre inaugurale et des chanteurs. En fond de scène des écrans illustrent ce qu’il se passe sur scène avec des images de femmes pour illustrer le combat toujours d’actualité, une histoire de doute amoureux est en images avec des cartes d’électeurs et enveloppes de vote, même la jolie chienne de La chef d’orchestre est de la fête sur scène.

Les idées sont bonnes, l’envie de faire rire, de rendre ludique la musique classique via l’humour est agréable mais il manque un vrai travail construit de mise en scène, d’écriture de texte, de possession de l’espace, une réflexion scénographique et de costume pour ce personnage sympathique s’il s’agissait d’un spectacle associatif mais mériterait plus de profondeur pour un lieu qui devra rayonner artistiquement à l’internationale. Les rires de l’entre soi ont un petit goût de gène mais la musique est belle, elle l’emporte sans tout de même balayer de ses vagues les couleurs moirées des injustices de ceux qui ne seront jamais ici bien assis sur ces sièges à savourer de la belle musique.

Heureusement la musique est belle, Insula Orchestra et les solistes brillent dans cette acoustique chaleureuse et colorent la salle pour le plaisir des oreilles et des émotions.

Sandrine Piau est miraculeuse, chaque fois qu’elle entre sur scène depuis des années, elle est encore plus lumineuse, brillante, la voix limpide, les techniques invisibles, la délicatesse, l’élégance et la puissance chevillés au corps.

Elle dégage une infinie douceur, les sons sortent de son corps par tous les pores comme si elle diffusait la musique telle une brume porteuse d’émotions. Elle habite l’espace de la scène par sa voix, son corps, son souffle, ses respirations et son jeu toujours sans ambages. Stanislas de Barbeyrac, Anaïk Morel et Florian Sempey ne sont pas en reste, ils s’amusent et mettent talents, énergies et voix au service de la musique et des spectateurs.

Se contenter de la superbe, prendre la musique comme elle vient, faire fi du superficiel et des budgets exorbitants est-il possible ?

Sur le papier tout semble beau, ouvert à tous, les plus pauvres, les plus empêchés, les moins en clin à la culture, les jeunes, les très jeunes. La politique tarifaire offre des places très peu chères pour les chômeurs, les précaires et les jeunes, mais leur nombre est restreint et évidement pas aux meilleures places.

Sauf erreur de notre part, pas de place de dernières minutes à des sommes minimes. Pour les plus fragiles qui pourraient avoir envie de musique, de spectacle et de culture, il reste des places à 25/30 euros, une somme importante dans un budget minuscule ou familiale. Ceux qui n’ont pas la bourse pleine au quotidien et ne se sentent pas attirer par la culture ou même se sentent exclus vont avoir du mal à croire qu’il font partie de cette grande famille où les inégalités s’effacent aux sons des notes, des mots, de l’art.

Une première partie Mozart légère, colorée d’humour laisse place à une seconde partie puissante, profonde, magique, bouleversante.

Des Weber à tomber dans le ciel, une version de Berlioz fantastique et une Fantaisie pour piano chœurs et orchestre de Beethoven avec Accentus et Bertrand Chamayou emportèrent tout sur leur passage.

Dès les premiers sons le Freischütz est sublime, les spectateurs sont happés par la force des sons proposés par l’orchestre et un travail de lumières et d’effets visuels captivants. Toute l’exigence, le fantastique et l’accessibilité de l’œuvre sont proposés par Laurence Equilbey, Insula Orchestra et les solistes. Les évocations et les émotions sont multiples, un travail total qui donne très envie de voire ce qu’Insula Orchestra et Laurence Equilbey proposeront pour cette œuvre entière dans deux ans en cette même Seine mucicale. Les chateurs arrivent de toute la salle, des apparitions, des voix projetées, limpides, habitées, la beauté est enivrante.

Sans faire de pause, un son habite l’espace le temps d’installer le piano de Bertrand Chamayou pour la Fantaisie pour piano chœurs et orchestre de Beethoven.

Vingt minutes à couper le souffle, la proximité, les voltes et la délicatesse du piano, les folies de l’orchestre pour terminer en boucle sur un message d’harmonie universelle majestueux qu’on aimerait pouvoir se chanter tous les jours, seul et avec d’autres pour toujours.

Les doigts de Bertrand Chamayou volent, vrillent, sautent, caressent, l’orchestre chevauche la fantaisie des notes, Accentus montre une nouvelle fois sa puissante douceur et les solistes viennent saupoudrer leurs notes comme pour relier les étoiles et former la constellation de cette soirée inaugurale où la musique s’arrachât aux laideurs du monde.

La Seine musicale est pleine de promesses, attendons les prochains évènements et concerts pour voir comment l’espace vibre et vit.

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Bérénice Clerc
Comédienne, cantatrice et auteure des « Recettes Beauté » (YB ÉDITIONS), spécialisée en art contemporain, chanson française et musique classique.

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