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Irréparables amours, bouleversant « Comala » de Gade à la Philharmonie de Paris

Irréparables amours, bouleversant « Comala » de Gade à la Philharmonie de Paris

22 juin 2017 | PAR Bérénice Clerc

Paris brûle sous la chaleur et la pollution, les parisiens liquides tentent de se déplacer sous une chaleur de plomb. Porte de Pantin, une femme fait la manche, en face une marque de voiture à grand renfort d’effets et d’argent propose de tester son nouveau véhicule dans une grande roue de fête foraine suspendue au vide de notre société de consolation, la musique forte lancée par la DJ inonde l’espace et les oreilles des passants. Certains ont rendez-vous pour découvrir Comala de Niels Wilhelm Gade à La Philharmonie de Paris. L’orchestre de l’opéra de Rouen, Accentus , Marie-Adeline Henry, Thomas Oliemans et Catherine Trottmann seront accompagnés par Laurence Equilbey pour cette échappée nordique à la veille du solstice d’été. 

La salle est clairsemée, la frilosité de certains spectateurs classiques qui veulent entendre, voir et revoir les mêmes compositeurs qu’ils connaissent par cœur, les mêmes mises en scène surannées, ringardes et freinent souvent hélas les découvertes proposées et les voyages en sons inconnus.

Bien mal leur en a pris car Comala et Echos d’Ossian sont de somptueuses découvertes. Une traversée en terre mélancolique, amoureuse, romantique, angoissante, bouleversante, dramatique et déchirante.

Les premières notes d’Echos d’Ossian aspirent chaque spectateur dans une profonde mélancolie délicieuse. Les violoncelles glissent leurs archets sur les peines, les vents soulèvent la puissance romantique, l’orchestre déploie des couleurs, reliefs et profondeurs magnifiques. Une force incroyable se dégage de ces quelques minutes de musique aux évocations nordiques, germaniques ou Wagner et Schumann pourraient être à la même table.

La direction de Laurence Equilbey est comme toujours très engagée sans fausseté mais elle prend ici dès le début d’autres formes, des inflexions et mouvements qu’on lui connaît peu et accompagneront les musiciens jusqu’à la fin du concert avec délicatesse et contrôle ou chaque respiration et chaque geste sont créateurs sculpteurs de musique.

Le chœur s’installe, la légende de Comala peut commencer à se libérer.

Le chœur des guerriers et bardes, comme dans les contes pour enfants, les traditions militaires, donne énergie, force, courage en chanson pour aller faire la guerre.

Les solistes entrent en scène, Thomas Oliemans, costume d’homme classique, élégant, charismatique, voix puissance, forte, amoureuse, sensuelle et bouleversée quand il le faut. Marie-Adeline Henry, robe en dentelle longue et talons hauts, (l’idée qu’elle va trébucher en entrant, tant sa robe est longue, doit traverser la tête de beaucoup de spectateurs malicieux en quête d’action sans douleur mais elle prend sa place sur scène sans encombre) habitera à merveille la peau de son personnage sans surjouer avec présence, articulation, voix joliment portée vers les spectateurs, délicatement modulée par l’amour, l’angoisse, le désespoir.

Pas de mise en scène, un spectacle vivant où la puissance dramatique du poème est bien là plus forte qu’une mise en scène à grand renfort de faire pour combler le vide.

Comala aime Findal, Findal aime Comala, ils se le disent avec sensualité, leur amour se caresse avec délicatesses sonores.

Il faut bien faire la guerre paraît-il, alors, il y va, il est certain de revenir pour retrouver sa Comala. Elle a si peur que ses pensées magiques la font trembler, vaciller, plonger dans les méandres de l’angoisse profondes ou seul le drame, la mélancolie, la perte des repères et la mort ont leurs places le temps d’un raptus irréparable.

Mourir d’aimer, aimer mourir, les eaux noires où l’humain croupit parfois sont ici puissantes, brillantes et terriblement angoissantes. La tempête intérieure de Comala emporte les spectateurs, gluante angoisse, violence des notes, tout est pénétrant, limpide, chaque note, ondulation entrainent la salle dans cette histoire traumatique. Comala croit tellement à son imaginaire romantique qu’elle meurt d’amour avant le retour triomphant de son Findal. Valeureux puissant il ne trouvera la consolation que dans les bras d’un cadavre, un cadavre exquis, celui de celle qu’il aimait tant.

Vanité de la vie, triompher à la guerre et tout perdre dans le même instant. La douleur.

La musique est fantastique dans tous les sens du terme, des images apparaissent, tous les sens sont en éveils, le romantisme absolu, un saut dans les légendes nordiques.

Les vents sont d’une puissance et d’une légèreté rare, soutenus par les cordes, rythmés par des percussions entraînantes, chatouillés par la harpe onirique. Le chœur Accentus est un feu d’artifice permanent sans les bruits pétaradants. Il avance, puissant, léger, fort, déchirant, les voix forment un tout qui pénètre les corps entiers et sait bouleverser avec maitrise.

La direction particulière de Laurence Equilbey offre une jolie balance, articule l’ensemble comme un lien immatériel dont les connexions sont visibles en son corps dansant.

Il y a une fin à tous les voyages, pour mieux recommencer encore et pourquoi pas ailleurs. Les bravos fusent, ils en veulent plus, pas de bis.

La salle retombe doucement de cette traversée dramatiquement belle et les spectateurs claquent leurs mains de plus en plus fort pour des saluts triomphants des solistes, du chœur et de l’orchestre. Fabuleuse découverte Niels Wilhelm Gade, envie d’entendre encore cette pièce et d’en découvrir d’autres.

Visuels (c) :  Jana Jocif et Orchestre de Rouen.

 

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Bérénice Clerc
Comédienne, cantatrice et auteure des « Recettes Beauté » (YB ÉDITIONS), spécialisée en art contemporain, chanson française et musique classique.

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