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[Live Report’]: Des canyons aux étoiles à la Folle Journée de Nantes

[Live Report’]: Des canyons aux étoiles à la Folle Journée de Nantes

04 février 2014 | PAR La Rédaction

Ce week-end Nantes vivait au rythme de la musique. Coups de projecteur sur quelques moments forts de cette Folle Journée. 

Joseph Moog, jeune pianiste allemand, est le premier choc de ce festival. Son toucher est encore un peu martial dans Bach, mais le néo-classicisme de Abram Chasins lui va à merveille. Délié et véloce, son jeu gagne en intensité et en profondeur dans les Préludes de ce compositeur. Né en 1903 et mort en 1987, Chasins a composé la série des Préludes à la fin des années 20. L’écriture doit beaucoup à Chopin et Rachmaninov, naturellement, mais on songe aussi à Ravel pour les meilleures pièces (notamment dans le Prélude opus 11 n°3), à Hahn pour les moins réussies. Joseph Moog se montre vraiment à son aise, et rend intéressants les préludes les moins emballants ; l’art d’un grand pianiste est de réussir à transfigurer une musique assez terne.

Nico Muhly est l’homme du moment, comme ont pu l’être Mantovani ou Thomas Adès il y a quelques années. Le New Yorker l’encense, son opéra Two Boys a été créé à Londres en 2011 et repris au Met en 2013, ses compositions – près d’une centaine en quelques années, sont jouées partout dans le monde, mais encore trop peu en France. Les œuvres au programme de David Bismuth et Nicolas Dautricourt étaient d’ailleurs toutes des créations françaises. La première pièce au programme Drones and violin se présente comme un mouvement perpétuel alterné où le piano et le violon tiennent à tour de rôle l’accompagnement lancinant et répétitif. Il ne s’agit néanmoins pas d’une répétition circulaire à la Adams, mais plutôt d’une basse continue plus profonde, plus expressive, plus douloureuse. Musique intelligente, riche, moderne sans être ni ridicule ni vulgaire. La deuxième pièce Trois études pour piano seul est d’une facture plus (néo)classique. On pense à Barber et à ses Excursions, même si le traitement est plus fin ; la mélodie s’expose puis s’évapore de façon particulièrement adroite. La troisième œuvre au programme est intitulée Drones and piano. Elle reprend la construction de la première, mais les deux musiciens dialoguent avec eux-mêmes à la fin de la pièce : grâce à une bande enregistrée, un quatuor prend forme. Ce procédé pourrait agacer tant il a été utilisé, mais Muhly en fait quelque chose : cette musique émeut et elle nous dit quelque chose de notre temps, dans ce recours à la technique comme miroir déformant.

Ce concert était important. Et l’on songe à la controverse relancée par Karol Beffa au Collège de France il y a peu. Muhly est intelligemment de son temps et tient en équilibre entre les deux gouffres qui guettent tant la musique contemporaine : le passéisme idiot et le modernisme crétin. La troisième surprise de ce festival! Première surprise : entrer en même temps que Jean-Marc Ayrault dans la salle. Quoi qu’on pense du Premier ministre, il faut reconnaître qu’il n’avait choisi ni le plus facile, ni le plus visible (la salle baptisée Herman Melville est coincée au 2e étage de la Cité des Congrès). Deuxième surprise :  on découvre l’ensemble Voces 8, charmant, resserré et virtuose. On a particulièrement aimé l’œuvre de Gjeilo, jeune compositeur né en 1978 dont l’Ave Maria lui a été inspiré par les couchers de soleil sur le mont Rushmore.

On emportera également de Nantes le souvenir d’un bœuf sympathique par le Big Phat Band dirigé par Gordon Goodwin. On gardera en mémoire l’interprétation sans faille de deux sonates pour violoncelle et piano d’une grande beauté : celle de Barber et la 2e de Martinu ; Anne Gastinel et Claire Désert sont formidables, mais on le savait déjà. Du concert du duo de piano formé par Lidjia et Sanja Bizjak, on retiendra particulièrement les Danses symphoniques de West Side Story. L’arrangement de Musto est très bien conçu (même si le Mambo est un peu anémié). En tout cas bien meilleur que l’arrangement de Irwin Kostal pour percussions et deux pianos porté par les sœurs Labèque. Enfin, le Béarn enfonce l’Oural, comme aurait dit Madame Verdurin, car les Danses symphoniques de Bernstein, maltraitées par Liss vendredi, sont très bien interprétées par l’Orchestre de Pau Pays de Béarn sous la direction de Fayçal Karoui. Notre folle journée se termine par Arturo Marquez et sa Danzon n°2, chef d’œuvre de rythme et d’orchestration admirablement servie par le déhanché de l’orchestre.

Du côté des regrets : la Rhapsody in Blue par l’Orchestre Philharmonique de l’Oural dirigé par Dmitri Liss avec Boris Berezovsky au piano. Avec ce tube éternellement manhattanien, on regrette bien sûr Mariel Hemingway, Diane Keaton et Meryl Streep ; on regrette également Gary Graffman, le New York Philharmonic sous la direction de Zubin Mehta, dont l’enregistrement de l’œuvre en 1976 a été repris par Allen. Car Boris Berezovsky joue cela par dessus la jambe, comme s’il s’agissait d’une musique de seconde zone. Or la musique de Gershwin est intelligente et annonce Adams notamment. On se faisait une joie d’entendre le Concerto pour violon de Barber, si merveilleusement gravé par Hilary Hahn, et surtout le 3e mouvement, tempête après l’élégie. Le problème de l’interprétation donnée à Nantes vient à l’évidence de l’orchestre. On a rarement entendu pareil divorce entre un soliste et « son » orchestre. Olivier Charlier est irréprochable, et les deux premiers mouvements, par leur calme, lui permettent de faire oublier le triste Orchestre Philharmonique de l’Oural. Malheureusement, le presto est une crucifixion du soliste : l’orchestre l’écrase par un son brutal et métallique. Quant à l’envolée finale, Charlier semble traîner un boulet avec son archet. Triste. Anne Queffelec s’en tirera mieux dans le 3e de Bela Bartok. L’orchestre semble moins maladroit avec le Hongrois.

Par Mathieu Orsi.

Visuels:  © Paul Marc Mitchell – © Marc Roger © Françoise Jan © Solange Désormière

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