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Biarritz, ou le piano à pile et face

Biarritz, ou le piano à pile et face

06 août 2021 | PAR Gilles Charlassier

Pour sa douzième édition, le Biarritz Piano Festival offre un beau panorama de la diversité des approches pianistiques. Les deux concerts du mercredi 4 août en témoigne, avec deux jeunes solistes aux personnalités musicales aussi contrastées que Can Cakmur et Béatrice Berrut.

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Depuis qu’il a initié il y a une douzaine d’années le Biarritz Piano Festival, Thoams Valverde s’attache à mettre en avant, chaque été, la richesse des potentialités et la diversité des approches de son instrument, dans un kaléidoscope d’interprètes n’hésitant pas à inviter des solistes rares sur les scènes françaises. Les deux concerts du 4 août résument de manière éloquente cette pluralité, en faisant contraster, dans la salle de l’Espace Bellevue, véritable promontoire orienté vers les modulations de la lumière du jour et de la nuit, deux personnalités aussi différentes que Can Cakmur et Béatrice Beirut.

Pour le rendez-vous de onze heures, le premier, né à Ankara en 1997, privilégie la sensibilité de l’articulation et du discours. Son programme s’ouvre sur l’une des dernières œuvres de Schumann, les Gesänge der Frühe op. 133, dont il souligne les humeurs, sans jamais cependant perdre la cohérence de l’ensemble, ni céder à la complaisance. Le stroboscope d’affects esquisse une évolution organique, depuis la sobriété concentrée de l’augural Im ruhigen Tempo vers la fluidité du Belebt, nicht zu rasch. Le sens du mouvement expressif s’affirme dans l’allant syncopé du Lebhaft et le flux du Bewegt, qui se résout, attaca, dans l’ondulation frémissante du conclusif Im Anfange ruhiges, im Verlauf bewegtes Tempo.

Les errances harmoniques du Klavierstück op. 11 n°2 de Schoenberg constituent un pont entre celles du dernier Schumann et celles du sentiment dans la Sonate en la majeur D 959 de Schubert, qui résume l’intelligence singulière du soliste turc. Le fil narratif dépasse avec évidence les clivages esthétiques et temporels, et esquisse une ligne d’unité dans l’histoire du piano germanique et romantique. Une telle approche décante le pathos de l’opus schubertien pour en faire ressortir la fébrilité, et s’articule autour de la mobilité de l’éclairage de la ligne de chant. Cette attention à la dynamique du discours s’entend dans la maîtrise de la tension de l’Allegro initial, avant les ressacs ciselés de l’Andantino. Si le Scherzo ne cache pas certains accents de légèreté désinvolte, les variations du Rondo final condensent une riche palette rhétorique qui ne cède jamais aux tentations des effets. La grande modération, sinon la retenue, dans le jeu de pédale, contribue à cette clarté qui n’affadit jamais la richesse, voire la complexité de l’écriture de Schubert.

En soirée, c’est un tout autre piano que révèle Béatrice Berrut, davantage dans la texture instrumentale que dans l’intellectualité du texte. Le programme laisse une part belle à Liszt, l’un des compositeurs fétiches de l’interprète, et une ampleur quasi symphonique du piano. La Fantaisie en do mineur K 475 de Mozart ferait presque office, dans ce panorama, de diversion apéritive. La gravité du tempo alourdit la limpidité de la pièce, qu’elle trahit quelque peu. La transcription par la pianiste elle-même de l’Adagietto de la Symphonie n°5 en do dièse mineur de Mahler contraste avec un bel instinct des timbres et des ondoiements orchestraux, traduits ici avec des équivalences efficaces et suggestives. Avec Liszt, la musicienne suisse affirme ses affinités électives. La puissance du Triomphe funèbre du Tasse, comme la densité de la Fantaisie et fugue sur un thème de BACH de Liszt, font rayonner les ressources orchestrales du clavier. Basé sur une gavotte de Rameau, Jeux de doubles de Thierry Escaich dévoile une virtuosité habile, tandis que la Danse macabre de Liszt referme la soirée sur une confirmation de la personnalité musicale de Béatrice Berrut, où l’ivresse de la scansion se mêle à une plongée dans la matière sonore. Les visages du piano sont multiples et le Biarritz Piano Festival en donne l’illustration.

Gilles Charlassier

Biarritz Piano Festival, Espace Bellevue, Biarritz, concerts du 4 août 2021, festival du 22 juillet au 13 août 2021.

© Can Cakmur

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