Théâtre
La vie passionnée et passionnante de la Maison Maria Casarès à Alloue

La vie passionnée et passionnante de la Maison Maria Casarès à Alloue

07 août 2021 | PAR David Rofé-Sarfati

Jusqu’au 19 août et comme chaque année, la Maison Maria Casarès organise son festival. Avant le début de longs travaux, on peut la visiter, y découvrir du théâtre, et y dîner. C’est magique.

Maria Casarès est née en Espagne dans une famille francophile et profondément républicaine. Adolescente, elle découvre le théâtre en arrivant à Madrid où son père devient le Premier ministre de l’éphémère Seconde République espagnole. Mais trop vite, c’est l’insurrection, la guerre civile, et la fuite. Ainsi, à seulement 14 ans, la jeune Maria se retrouve dans une France inconnue, et à l’attitude ambiguë face à la guerre d’Espagne. Auprès d’amis comédiens de ses parents, elle doit apprendre une nouvelle langue ; elle s’y attaque par le théâtre ; elle apprend à réciter en même temps qu’elle apprend à parler. Elle échoue à l’entrée du Conservatoire à cause de son accent trop prononcé. Elle deviendra une immense actrice,  avant de devenir française.

Une maison de la consolation

Maria Casarès rencontre Albert Camus en 1944. L’écrivain, qui met Maria au contact de la Résistance et des exilés espagnols, est pour la comédienne un père, frère, ami, amant, et fils parfois. La fin de la guerre, le retour d’Algérie de Francine Faure, l’épouse de Camus, puis la naissance des jumeaux Catherine et Jean, les séparent : ils rompent. C’est en 1948, et par hasard, qu’ils se retrouvent. Ils entretiennent une liaison secrète passionnée qui ne prend fin qu’avec la mort accidentelle de l’écrivain, en 1960. Camus restera, par-delà la mort, le seul homme que Casarès ait véritablement aimé ; elle fut peut-être le grand amour de sa vie.

Maria Casarès écrivait en 1950 : Prendre racine, trouver une patrie et m’y attacher jusqu’à la fin, voilà mon profond souhait. Après la mort d’Albert Camus, pour tenter de la détourner de son profond chagrin, les amis proches de Maria Casarès — parmi lesquels André Schlesser — l’incitent à s’acheter une maison. Le 5 août 1961, Maria Casarès et André Schlesser achètent — une partie chacun — le manoir, les dépendances et les terres de la Vergne, situés sur la commune d’Alloue. Elle a à peine trente ans, elle est déjà l’une des comédiennes les plus fêtées de son temps, elle joue Cocteau, Genet, et bien sûr Camus. Mais elle a, comme le dirait Rimbaud, deux trous dans sa poitrine, deux douleurs : l’exil et la difficulté de l’amour. Deux urgences qu’elle transcende au théâtre et qu’elle réparera à la Vergne. Elle épousera le 27 juin 1978 cet ami de longue date, André Schlesser.

Deux visites merveilleuses

La maison de Maria Casarès ressemble à un petit village déposé là au milieu d’un paysage vierge, bucolique et champêtre par une main qui aura pris le temps de choisir le meilleur endroit et qui, sûre d’elle, aura réparti la demeure principale puis les différentes attenances dans le but esthétique de créer la plus belle harmonie. Il est difficile de parler de Maria Casarès sans donner à entendre la voix, si grave et si profonde, si immédiatement reconnaissable. Cette voix qui a sublimé les plus grands textes du répertoire n’a pas toujours parlé français. Le festival d’été de la maison Casarès nous offre cette voix, au sein de deux parcours-découvertes. Le premier est une visite guidée des salles, désormais vides, de la demeure de l’artiste, emmenée par Johanna Silberstein se confondant un instant avec Maria Casarès. Le second est une merveilleuse promenade contée entre les bâtiments, les dépendances et les cours d’eau parcourant les sentiers. Équipé d’un casque audio, à son rythme, dans l’endroit de Maria, dans son refuge, le visiteur voyage dans le temps et découvre des fragments de la correspondance entre Camus et Casarès. L’expérience est romantique et intime. Elle est aussi littéraire, tellement les mots du Nobel de littérature s’entrechoquent  avec ceux, tout aussi ciselés et faussement innocents, de la comédienne. Le moment est superbe.

Un goûter-spectacle, un apéro-spectacle puis un dîner-spectacle

Le legs de Maria Casarès voulait servir à préparer l’avenir et à inspirer les artistes de demain. Ainsi quatre jeunes apprentis metteurs en scène suivent une formation au sein de la maison qui les accueille. Un apéro-spectacle est programmé autour de la création de la jeune pousse Sophie Lewisch. La pièce C.R.A.S.H aborde l’affaire dite de Tarnac, une indigne erreur judiciaire où un groupuscule d’ultragauche fut accusé à tort d’avoir saboté les caténaires d’une ligne TGV. Une relaxe totale n’excusera pas une administration judiciaire gourmande à l’époque d’un terrorisme non djihadiste qui aurait tordu le cou aux amalgames en découvrant un terroriste chez l’ultra, l’anarchiste devenu depuis gilet jaune et fondateur de la revue Tiqqun, Julien Coupat, inculpant dans le même mouvement hâtif sa compagne Yildune Lévy.

La terrible méprise démarre à la suite du signalement des autorités américaines et canadiennes sur la participation clandestine de Julien Coupat à une réunion internationale d’anarchistes à New York, en elui-ci fut arrêté alors qu’il passait clandestinement la frontière américano-canadienne. La justice française crut voir en lui un terroriste et un chef de gang ; les délais de la procédure ont accentué les dégâts causés par l’erreur judiciaire. Pour sa pièce, Sophie Lewisch a choisi une lecture complotiste des événements, ce qui alourdit le texte et le rend parfois confus.  Observons que cette pièce et celle présentée en Avignon cette année Et c’est un sentiment qu’il faut déjà que nous combattions je crois de David Farjon signent peut-être l’avènement d’une nouvelle forme de théâtre en France, celui du conspirationnisme. Mais peu importe,  les spectateurs se laissent faire par une scénographie aussi dynamique que la mise en scène et par des acteurs formidables. Au milieu des arbres du domaine, le moment est au burlesque et à la joie. 

La pièce Allez, Ollie… À l’eau! est, elle aussi, jouée au milieu de la végétation de la propriété. Mamie Olive, une arrière-grand-mère presque impotente, et qui fut championne olympique de natation aux J.O. de Londres en 1948, dialogue avec son petit-fils qui a peur de l’eau. Odile Grosset-Grange, qui a écrit le texte et qui joue la grand-mère, est épatante ; attachante aussi, à l’instar de son partenaire Anthony Jeanne ; tous les deux magnétisent les regards joyeux des enfants, et de leurs parents. La rencontre inter-générationnelle, qui semble mal commencer entre ce petit garçon plein d’énergie et son arrière-grand-mère convalescente suite à une fracture de la hanche, va devenir le tendre point de départ d’une généreuse transmission où la sagesse de l’âge se déguise en une ruse sympathique, et ou la naïveté de l’enfance se consume en espoir.  La belle rencontre optimiste et édifiante, pleine de rires et de sourires,  sera suivie d’un goûter servi dans les jardins du domaine. À ne pas rater.

Du grand théâtre actuel en soirée

Le dîner-spectacle constitue certainement la pièce maîtresse du festival ; il est le rendez-vous des gourmets et des goûteurs de cru du nectar théâtral. Dans une mise en scène intelligente et innovante (par Matthieu Roy), la pièce Martyr fait la joie d’un public avant un souper italien de qualité,  L’Italie en Charente, servi dans le parc et préparé par le cuisinier associé Romain Portelli.

Martyr, c’est l’histoire d’une radicalisation. Adolescent comme les autres, Benjamin sème la pagaille dans son lycée. Pris d’une crise mystique qu’il revendique haut et fort, ses idées extrémistes bouleversent sa mère, ses camarades et son lycée tout entier. Seule sa professeure de biologie tente de le ramener à la raison en se proposant d’analyser les écritures saintes. Elle s’épuise à lui répondre, d’arguments en contre-arguments incessants, jusqu’à négliger son couple. Petit à petit, Benjamin se drape dans ses habits de martyr. Son auto-victimisation ne cherche ni réparation ni excuses, seulement à faire taire, à nous empêcher de penser et à paralyser une institution dépassée et une société embarrassée.

Pour éviter l’amalgame et ses stériles réfutations, Benjamin se radicalise au sein de la chrétienté, Jésus-Christ est son guide. On prêtera toutefois à son sauveur les sourates du Coran, on retrouvera la misogynie et l’antisémitisme farouches, et l’on évoquera la République du Soudan ou l’Afghanistan. La parabole est sauvée, et consolidée. Clément Bertani, qui défend le personnage de Benjamin, joue toutes les nuances : la pulsion libidineuse de l’ado, la colère d’un fils de divorcée et sans père, l’illumination de celui qui croit que la récompense viendra du ciel, la séduction du prosélyte auprès de l’un de ses camarades boiteux (Anthony Jeanne est génial), mais aussi, et surtout, le comédien alterne avec finesse la fragilité du manipulé et la ruse froide du manipulateur. Il prête toute sa force à une pièce très « Charlie » qui nous laisse dans un espoir inquiet. Notons que si la troupe est formidable, l’interprétation de la mère de Benjamin par Nadine Bechade est simplement hors du commun.

Le spectacle, créé en janvier 2014 au Théâtre et Auditorium de Poitiers, constitue certainement le plus juste hommage au talent de Maria Casarès.  

 

 

Crédit Photo Christophe Raynaud de Lage.

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David Rofé-Sarfati
David Rofé-Sarfati est Psychanalyste, membre praticien d'Espace Analytique. Il se passionne pour le théâtre et anime un collectif de psychanalystes autour de l'art dramatique www.LautreScene.org. Il est membre de l'APCTMD, association de la Critique, collège Théâtre.

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