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45e Festival de musique des Arcs : Bernstein et l’Amérique du 20e siècle

45e Festival de musique des Arcs : Bernstein et l’Amérique du 20e siècle

03 août 2018 | PAR Victoria Okada

La 45e édition du Festival des Arcs, à Bourg Saint-Maurice en Savoie, s’est organisée du 15 juillet au 1er août, sous le thème de « Bernstein et l’Amérique du 20e siècle ». Pour célébrer le centenaire de la naissance du compositeur, le Festival élargit sa thématique à la musique de chambre américaine du 20e siècle. Un autre axe du festival : Schubert pour la troisième année consécutive. Pour le volet de la musique d’aujourd’hui, la compositrice Florentine Mulsant a pris son quartier d’été avec une quinzaine de ses œuvres programmées en concert, dont une création mondiale.

Bernstein bien sûr, mais aussi Scott Joplin, Duke Ellington, Aarond Copland, Gerge Crumb, Steve Reich ou encore Amy Beach, Samuel Barber et George Gershwin, la richesse de la musique américaine a été partagée par des musiciens professionnels et 180 stagiaires venus de monde entier pour la célèbre Académie, tenue du 17 eu 27 juillet. Les concerts sont complétés par six conférences (cinq sur la musique américaine et une rencontre avec Florentine Mulsant) assurées par le musicologue Maxime Kaprielian, dans une atmosphère détendue. Sa manière d’exprimer avec un langage du quotidien est accessible à tous, si bien que dans la salle, certains auditeurs ne manquent visiblement aucune de ses séances.

Schubertiade et concert en famille
Un concert schubertiade réunit le 29 juillet, Eric Crambes, Nathalie Descamps au violons, Ludovic Levionnois à l’alto, et Yan et Eric Levionnois au violoncelle dans le Quintette à deux violoncelles en ut majeur op. 163. La Salle des Festivals de l’Arc 2000, qui sert du lieu de concert pour la première fois, sonne étonnamment bien malgré ses fauteuils en mousse type salle de cinéma. Ces sièges sont bien occupés, et le concert a un air d’une réunion de famille et d’amis, avec trois Levionnois, à l’image même de la convivialité qui caractérise le Festival. C’est avant tout le plaisir de jouer entre les êtres chers que l’on ressent le plus dans leur interprétation.
Puisque le Festival est conçu dès ses premières heures pour offrir de la musique à tous, les concerts en famille occupent une place importante. Les célèbres Quatre Saisons de Vivaldi sont idéales pour cela, surtout lorsqu’elles sont accompagnées d’un joli conte. La partition est découpée et ne suit pas toujours son ordre, mais le récit et l’illustration musicale sont d’une telle adéquation que forcément, cela émerveille les petits qui sont totalement absorbés par l’histoire. Les enfants sont invités à s’asseoir par terre tout près des musiciens, ils observent ainsi les yeux grands ouverts les beaux instruments et les va-et-vient magiques des doigts et des archets. Une belle initiation à la musique, mais si la salle était plus adaptée sur le plan acoustique, les enfants auraient certainement pu goûter davantage, même inconsciemment, de la sonorité des cordes de toute leur splendeur.

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Pleins feux sur le Quatuor Gaïa

Le Festival des Arcs met également le projecteur à des jeunes interprètes prometteurs. Le 30 juillet, le quatuor Gaïa a bénéficié de cette mise en lumière et a donné un programme éclectique mais qui révèle leur talent : Différent Trains de Steve Reich, Quatuor à cordes op. 47 de Florentine Mulsant et Quatuor à cordes en fa mineur op. 80 de Félix Mendelssohn. La pièce de Reich est en quelque sorte un double quatuor, le deuxième (ou le premier) étant servi par une bande-son enregistrée. Celle-ci comprend également des paroles, parfois poignantes, des personnes déportées vers les camps de concentration. Elle est composée de trois mouvements, comme un triptyque : « Amérique – avant la guerre », « Europe – pendant la guerre » et « Après la guerre ». Le son enregistré n’est pas clairement audible, notamment les paroles, probablement à cause de la disposition technique et la configuration de la salle, ce qui n’empêche pas les quatre musiciens de déployer pleinement leurs moyens afin de s’adapter à cette difficulté, mais également de rendre l’œuvre énergique et poignante. C’est toujours un exploit d’interpréter cette œuvre en raison de la synchronisation forcée avec la bande-son mais aussi pour son caractère répétitif — il s’agit de musique dite « minimaliste ». Comment exprimer et susciter de l’émotion avec des motifs répétés, à travers une partition où il n’y a pas de développement thématique ni d’enchaînement harmonique auxquels l’histoire de la musique a chargé autant de sens ? L’une des réponses se trouvera dans l’investissement hypnotique des membres du quatuor. L’énergie des jeunes interprètes sont admirablement contrôlée, pour ne faire qu’un avec l’enregistrement, mais derrière ce contrôle on sen une grande ardeur qui rejoint l’interprétation de Mendelssohn à la fin du concert.
Le Quatuor op. 47 de Florentine Mulsant date de 2013 et fut créé par le Quatuor Manfred en mai 2014 à Dijon. S’il ne porte pas le numéro, il s’agit bien de sa troisième pièce pour cette formation. Il est en quatre mouvements ; les 1er et 3e mouvements, calmes et posés, sont en contraste avec les 2e et 4e, plus animés et vifs. Le thème principal du 1er mouvement apparaît tel quel à la fin du 4e, comme pour boucler la boucle. L’œuvre hérite de la grande tradition du quatuor, comme la compositrice déclare : « J’accorde une grande importance aux chefs-d’œuvre du passé et aux formes qui leur sont liées. » Le thème à un caractère contemplatif et quelque peu inquiétant domine immédiatement la pièce. Cette atmosphère indéfinie traverse toute l’œuvre, elle est là même dans des moments « gais et enjoués » selon la présentation de l’auteur. Le jeu du Quatuor Gaïa est clair, soigné mais pas trop prudent ; une bonne dose d’expressivité mêlée de simplicité règne tout au long de l’interprétation.

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Enfin, il propose le dernier Quatuor à cordes complet de Félix Mendelssohn, en fa mineur op. 80, composé quelques mois avant sa mort en 1847 et dédié à sa sœur Fanny décédée en mai de la même année. Une sorte de course frénétique du premier mouvement et un cri de douleur du deuxième cèdent à un moment de paix plein de chant au troisième , avant de reprendre l’expression du tumulte intérieur dans le final. L’ambiance tragique est pleinement mise en avant par nos musiciens qui entraînent toute la salle dans une fièvre douloureuse et passionnée, ce qui suscite un enthousiasme chez les auditeurs, qui ne tarissent pas des acclamations et d’applaudissements.

Le Festival s’est refermé le 1er août, pour revenir l’année prochaine avec Benjamin Attahir comme compositeur en résidence.

Photos : © Florentine Mulsant ; © Quautor Gaïa

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