Musique
Chantons avec les morts

Chantons avec les morts

30 avril 2014 | PAR Eugenie Belier

Depuis quelques temps une nouvelle mode morbide semble déferler sur le monde de la musique populaire internationale : faire revivre un artiste mort et chanter avec son hologramme. Étrange pratique futuriste ou preuve accablante d’un manque de créativité générale ? 

L’engouement international commença véritablement au printemps 2012 quand le rappeur américain Tupac a donné un concert à Coachella 15 ans après sa mort, suivi de près par Freddy Mercury qui donna une représentation pour les 10 ans d’anniversaire de la comédie musicale anglaise le célébrant : « We Will Rock You » à Londres. Le procédé de l’hologramme n’est pas nouveau, mais l’enthousiasme pour la résurrection d’un chanteur disparu en revanche est de plus en plus contagieux. Quel est le but véritable (à part commercial) de cette entreprise ?

La renaissance de 2pac est un mythe, apparu en clôture du fameux festival californien, il (l’hologramme) a repris quelques titres au milieu de Snoop-Dog et de dr-Dree (eux en chair et en os) ses camarades de l’époque. Véritable performance artistique ? L’hologramme fût créé à partir de l’observation minutieuse des gestes et attitudes du chanteur, une création étonnante et détonante donc. Cet événement fût surtout à l’origine d’une frénésie certaine chez les fans et dans le monde musical qui développa précipitamment le genre.

La mode de l’hologramme du mort semble apparaître aujourd’hui sous deux formes : celui de la résurrection de l’icône pour satisfaire les fans en manque et les porte- monnaie des maisons de disque, l’hologramme ayant pour but « d’innover ».

Une petite explication s’impose, depuis 2pac nous l’avons vu , toutes les grandes icônes disparues semblent vouloir renaître pour continuer de satisfaire leurs fans à travers une image mouvante en 3D. Michael Jackson par exemple, a aujourd’hui son propre show à Last Vegas « Michael Jackson One », célébrant son univers musical le spectacle accueille aussi l’hologramme du king of pop. Ces dernières semaines aussi un buzz sur une tournée mondiale d’Amy Winehouse a fait couler toutes les encres… Dans le paysage hexagonal c’est l’icône Dalida qui avait fait un retour remarqué lors d’une émission de france 2 pour (re)chanter « Je suis Malade » en « direct », mais il n’est en revanche pas encore question de faire remonter les grandes stars nationales sur scènes Edith Piaf, Yves Montand ou autre.. Le budget pour la conception d’un mort-vivant étant bien trop onéreux par rapport à ce que le petit publique franco-français représente.

Pourquoi faire des spectacles avec des images de zombie? Parce que ça satisfait (?!) les fans et fait grimper les ventes : après sa prestation à Coachella, les ventes du best-of de Tupac se sont vus augmenter de 523./. !
Oui mais tout de même, si jouer avec l’image et le « corps » d’un mort peut rapporter gros, est-ce que cela n’est pas aller un peu trop loin ?
L’hologramme de Tupac qui arrive sur la scène de Coachella en disant « what the fuck is up Coachella?! » ce festival dans lequel il n’a jamais pu se produire (car disparu avant sa création) et dans lequel on le fait jouer aujourd’hui. Peut-on sérieusement attribuer des mots à un mort, prendre pour marionnette une personne réelle sous prétexte qu’elle n’est plus de ce monde ? L’image, la voix, les propos, le corps : l’identité d’un personnage publique mort ne lui appartiendrait-il plus ? L’identité d’un mort est-elle de l’ordre du domaine public ? Dans quelle pente ces producteurs sont-ils donc en train de glisser à s’en tordre le cou ? Peut-on imposer des mouvements, des gestes, une prestations et des mots à une personne sous prétexte que c’est un zombie digital ? Evidemment, cela semble difficilement acceptable.
Le problème est complexe car si cela apparaît absolument amoral aucune loi n’existe pour justifier ou controverser une telle absurdité, on ne sait pas à qui « appartient » le double numérique d’un mort… A sa maison de disque qui possède ses droits d’image? à sa famille? à la boîte de production qui a créé l’hologramme?… Pour le moment il est impossible de se prononcer clairement et en cela l’hologramme est une véritable innovation (sic).
La folie de l’hologramme semble bien surfer sur la vague des découvertes et poussées passionnelles de la technologie… excusable ? Peut-être, car ce que l’on admire finalement est bien plus l’incroyable technique et la bluffante réalité-numérique plutôt que la prestation de l’artiste ressuscité à laquelle on ne peut tout de même pas adhérer comme un véritable live.
Le public en effet ne peut pas être dupe et n’applaudit pas un hologramme comme son idole, mais jouît plutôt de l’image de celui-ci en appréciant surtout les prouesses technologiques. Espérons le.

Finalement l’archive en musique a toujours été : si tout a déjà été dit, toutes les musiques on déjà été écrites et réécrites, et depuis le début de l’ère numérique ce processus s’est radicalisé.
Revenons à Mozart qui composait de multiples variations sur ses propres thèmes (le plus connu « ah vous dirais-je maman »), ou aux standards de jazz qui se redéfinissent à l’infini, ou encore bien plus récemment à Gainsbourg qui reprenait note pour note le thème d’une composition et le popularisait sous forme de chanson (par exemple l’étude n3 en mi majeur op10 de Chopin qui crée Lemon Incest), aujourd’hui, le numérique aidant, la création musicale populaire (ou pas) est  principalement liée à la pratique de sample.
Alors on sample les gimmicks des faces B de nos idoles poussiéreuses et on en fait un tube. Comme un jeu de construction on colle et accumule des mélodies afin de créer la « sienne ». Certain crie à l’absence de création et y trouve terrifié la preuve d’un appauvrissement générationnel, mais finalement cela est peut-être la suite logique.

Si la création pure est absolument impossible, l’art ne peut pas non plus évoluer en s’appauvrissant et finir en se heurtant contre un mur.
Haut les coeurs ! Il ne faut pas railler directement mais chercher à comprendre le pourquoi du comment.

D’un côté donc on fait revivre des morts, des icônes tragiques avec un publique de masse prêt à toutes les dépenses pour rassasier leur désir. L’hologramme est ici une innovation technique a but purement commercial.
D’un autre côté on veut « créer » avec les hologrammes, il y a 15 ans on samplait tout simplement un morceau, aujourd’hui on est capable de plus alors on reprend et on s’approprie carrément la voix et le corps de notre idole qui nous inspire, et cela deviendrait notre « base » pour « produire » une version « personnelle » pour « s’exprimer » (aïe).

Alors c’est à pleurer bien sur, mais il vaut mieux en rire (sinon on ne s’en sortira jamais) surtout à l’écoute de l’album d’Hélène Ségara sorti à l’automne 2013 en duo avec Joe dassin (!) tout un programme… Si la musique est à se défenestrer les clips frôlent la meilleure comédie de l’année :

La folie de ressusciter des morts est-elle uniquement liée à l’univers musical ? On vous rassure (ou pas) : NON. La seule chose qui bloque pour l’instant c’est encore une fois le coût de la réalisation d’un tel projet, mais une fois que la technique s’affinera et les prix baisseront, le cinéma rêverait de pouvoir refaire tourner Chaplin ou James Dean, même dans la publicité, Marilyn Monroe n’aurait-elle pas le rôle parfait pour vendre un rouge à lèvres ou des bigoudis ?

Impossible de savoir où tout cela pourra mener actuellement, mais il semble nécessaire de pointer, avant que l’on aille trop loin trop vite, les problèmes soulevés par cette pratique : l’appropriation d’une identité, la réformation-déformation d’un corps, la création-non création à partir d’un être mort vivant etc..
Il semble que nous puissions parler ici de violation d’identité, en s’appropriant le langage et l’expression d’un sujet (sous prétexte qu’il n’est plus il serait consentant ? quel point de départ permissible et délétère… presque faustien ! ) ainsi que son enveloppe corporelle, l’action est purement diabolique : l’autre devient le maître d’un autre, le mauvais démiurge ou le malin génie, l’Autre donc devient autre, le Même n’est plus? le Même est autre ? On ne sait même pas comment l’aborder raisonnablement !!

On sait cependant aujourd’hui qu’une éthique de la technologie est absolument nécessaire et que l’on ne peut tout justifier au seul nom de l’innovation. Ce n’est pas parce qu’on est capable techniquement de faire quelque chose qu’on peut alors nécessairement le faire d’un point de vue moral. Ce n’est pas parce qu’on peut que l’on doit, soit. La rengaine habituelle.
S’il parait compliqué (impossible?) de justifier la résurrection d’un mort et son appropriation, il semble aussi nécessaire de s’interroger sur la véritable valeur artistique de cette performance?

Si l’oeuvre d’art s’entend traditionnellement comme la transformation d’une matière brute, suivant une idée que l’on exprime en fonction de technique particulière, l’art serait donc l’idéalisation du monde (dans la tradition hégélienne, classique de la pensée esthétique). Bon. La prestation d’un zombie digital a-t-elle alors une valeur artistique ?
La matière de départ : un sujet créateur, une performance artistique. Nous sommes donc bien loin de la matière brute puisque l’hologramme est dé-formation, re-production, d’une performance artistique révolue, qu’autrui va restituer à son image et imposer dans un nouveau contexte.
Si la volonté de création et l’idée à la base de la production ne peuvent être niées, l’hologramme ne peut absolument pas être qualifié de production « artistique » en tant qu’elle est pâle copie de ce qui fût une performance artistique. La création pourrait être dite uniquement d’un point de vue de l’innovation technologique alors.

En gros on est dans le pire cauchemar de Platon : dans l’ontologie platonicienne (certes désuète) les beaux arts ne sont pas considérés car ils sont des copies, des expressions du monde sensible ou de son ressenti or le monde sensible est lui même une pâle imitation du monde intelligible, et la vérité se trouve uniquement dans les Idées. Donc le Réel est l’intelligible et le sensible est une illusion, mais l’art, pire que tout est alors illusion de l’illusion ! Bien loin de la vérité !
Alors imaginez le pauvre Platon face à la reproduction du jeu de James Dean qui lui même à la base jouait un personnage représentant un homme, et cet homme lui même n’était qu’une représentation sensible de l’Idée d’Homme !!!
Donc l’hologramme = crime ontologique total d’un point de vue Platonicien, création qui s’éloigne le plus possible de l’Etre absolu, un tel spectacle serait bien loin de la contemplation de la Vérité donc de la sagesse, qui reste le grand but de la vie humaine.

Enfin l’hologramme de la star morte appuie surtout l’attrait croissant de l’homme pour la résurrection et l’espérance mythique de survie à travers la technologie. En effet l’humanité a toujours fait vivre les grands hommes après leur mort à travers la mémoire de leurs oeuvres, aujourd’hui on veut plus : c’est l’homme disparu lui-même qui crée et produit encore sous la direction d’un marionnettiste 2.0 !
Cet emballement pour des zombies de la pop culture semble refléter l’obsession universelle de la mort qui reste l’éternelle cause de bien des folies finalement… Nous ne sommes donc pas sortis de l’auberge.

On se quitte en musique avec le duo de Céline Dion & Elvis Presley (on vous conseille de ne pas activer le son pour éviter tout cauchemar sur le plateau d’American Idol :

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Eugenie Belier

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