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[Interview] Vincent Delerm : « Le travail rend l’intime digeste »

[Interview] Vincent Delerm : « Le travail rend l’intime digeste »

15 novembre 2013 | PAR Yaël Hirsch

 

 

 

 

 

Après la tournée d’un spectacle acclamé, « Memory », Vincent Delerm est de retour dans les bacs le 25 novembre, avec Les Amants parallèles (Tôt ou tard). Un album très travaillé où l’on suit le devenir d’un couple, avec des voix, un unique son piano, mais qui joue à lui seul toute la bande originale d’un film. Rencontre à l’heure du goûter dans un joli café de la rue Sainte-Marthe, qui donne une impression de petit village placide au cœur du 20ème arrondissement.

Chronique de l’album Les Amants parallèles.

Cela prend un peu de temps de rentrer dans le CD, il y a comme une exigence à la première écoute. Est-ce voulu ?

Je me suis dit que le moyen de survie de cet album est qu’il accroche l’attention. La première partie prépare quelque part à la deuxième partie. Ce qui est sûr, c’est qu’au début cela nécessite qu’on l’écoute vraiment comme une histoire qui est racontée…

Dans le livret de l’album, les photos sont de vous ?

Oui, les photos sont de moi, et elles font des références aux textes des chansons qu’elles suivent.
Par exemple, après la page de la chanson « Superbowl » qui est liée à la culture du sport américaine, donc dans les photos qui suivent, il y a un palmier. À chaque fois, c’est très discret. Comme une masse de petits fragments d’informations qui doit te conduire à ressentir un truc. Si j’avais pu mettre un peu des odeurs dedans, je l’aurais fait.

Vous faites des photos depuis longtemps, j’ai appris que les illustrations des albums d’Ibrahim Maalouf et L, c’était vous ? Vous avez toujours votre appareil sur vous ?

Oui, je le balade vraiment partout (il soulève sa veste et pointe l’appareil). La première chose que j’avais faite était un livre de photos sur une tournée, qui possède un microcosme à part entière : les salles, les gens qui en parlent, ceux ou celles qui viennent te chercher à la gare, les codes, les équipes techniques, les musiciens, et bien sûr les publics. Et c’était aussi rendre l’atmosphère des salles avant que le concert ne commence, celle des chambres d’hôtel… Des choses qui sont difficiles à raconter quand tu rentres. Après, j’ai fait un bouquin de photos sur un événement qui se passe à Rouen tous les ans et qui est une fête foraine. Le livre s’appelle Probablement et je travaille beaucoup sur les stands de fêtes foraines vides, avec une phrase qui les imaginait plein en face. Je travaille souvent là-dessus, c’est un truc qui m’intéresse en général, ce qui est en creux et le rapport entre l’extrême vitalité et l’ennui. J’ai aussi exposé une dizaine de jours au 104 en septembre dernier et il y avait à la fois photos et vidéos.

Les Amants parallèles a aussi un côté très cinématographique …

C’est pareil, c’est très léger, c’est une couleur. C’est drôle : si j’avais fait ce projet il y a quelques années, je me serais rapproché des films que j’aimais de Truffaut, de Rohmer, et là, même s’il y a un côté cinématographique, dans ma tête je ne marche pas dans les traces de films que j’ai adorés. Il n’y a pas d’allusion directe à part le nom de Mia Farrow qui apparaît dans un texte, mais on retrouve certains codes du cinéma. Il y a une sorte d’atmosphère avec les morceaux qui se prolongent après que le texte de la chanson s’est fini, et puis la narration qui intervient un peu comme une voix off. Et puis il y a le fait que l’album est une histoire de cinéma très classique, celle d’un mec et d’une fille qui se rencontrent et on les suit dans leur histoire.

Cette histoire est-elle particulièrement mélancolique ? Il y a peu d’humour dans le disque. L’humeur du CD est-elle grave ?

Tout ce que je dis est beaucoup plus au premier degré, sans humour et sans ironie. Pourtant, dans la deuxième moitié de l’album, je ne voulais pas de drame : le couple ne se sépare pas, il n’y a pas de tromperie ou de terrible maladie. Mais on voulait que le disque soit une sorte de bulle qui suive de l’intérieur ce couple tout au long de son histoire, pour voir comment ils évoluent. Mais il n’y a pas forcément de tendance négative un peu cynique, de se dire qu’une relation est toujours condamnée. Il n’y avait pas d’idée de grands élans romantiques et optimistes non plus. Le projet de ce disque-là c’était de prendre des gens à un point A et de les retrouver changés au point B. C’est déjà tout un programme et le temps du CD est presque court. A part ça je n’ai pas envie de trancher et de défendre « c’est un disque gai » ou un « disque triste ». J’ai vraiment voulu que les gens puissent compléter les idées, les atmosphères, que cela crée des stimuli mais que cela reste ouvert.

Dans la relation amoureuse, « elle » a un passé dont on apprend beaucoup, « lui » vit beaucoup plus au présent, pourquoi ? 

C’est parce que lui c’est le narrateur, c’est donc lui qui réfléchit à toutes ces questions-là. Mais aussi parce que moi en tant que garçon, j’ai déjà beaucoup témoigné de choses que j’ai vécues dans le passé sur d’autres disques. Il n’y a que dans Superbowl que le narrateur parle de lui. Mais c’est vrai que la question du passé se pose particulièrement pour « elle ». Tout n’est pas autobiographique, mais là pour le coup, c’est vraiment moi qui me pose ces questions. Il y a tout ce qu’elle a vécu ; elle a fréquenté des gens puis plus, retrouvé des amis, elle a vécu avec d’autres mecs, tout ça pour en arriver là, pas du tout au sens péjoratif : en être « là », « c’est fou ». Certaines personnes me disent que je me prends la tête et me demandent pourquoi je pense à tout ça quand j’embrasse une fille pour la première fois, mais je ne peux pas faire autrement !

Pourquoi cette focalisation sur le personnage du joueur de football Joe Montana qui revient dans deux chansons ?

Oui, c’est pointu comme référence et on le retrouve dans « Robes » et « Superbowl », ça fait la transition. C’était la grande star de football américain à la fin des années 1990 et tous mes potes avaient des posters dans leurs chambres. C’est toute une culture qui m’emmerdait : les Freddy, les Schwartzy, les photos de footballeurs américains. C’était un truc qui était la mode, qui ne me parlait pas beaucoup, et du coup je faisais semblant de maîtriser ça, j’imitais même la voix d’Eddie Murphy.

Sur l’album, les formats des chansons surprennent, certains sont très courts, d’autres semblent s’étirer. Est-ce voulu?

Oui, c’est vraiment voulu. Par exemple, au début, la chanson « le film »  était une chanson de 3 minutes 30, de format classique. Mais c’est aussi la deuxième de l’album et je ne voulais pas qu’au début il y ait quelque chose qui soit de l’ordre du tâtonnement, que les gens soient un peu en alerte. C’est une idée qui vient du spectacle, de surprendre les gens, avec du timing, des voix de femmes. Il suffit de décaler un peu les choses pour saisir l’attention. Mais il y a aussi des chansons très classiques comme « Hacienda » qui a trois couplets et trois refrains…

Et pourtant, « Hacienda » est assez longue et on a aussi l’impression qu’elle peine à débuter et à finir
Je vois ce que vous voulez dire. Mais ça c’est parce qu’au début on voulait qu’l y ait des instrumentaux entre les chansons. On n’est pas resté sur cette idée-là, mais du coup on a fait durer les choses parfois, notamment à la fin de ce morceau.

C’est qui ce « on » ? Qui se cache derrière votre album ? 

J’ai enregistré les maquettes piano-voix en février ou mars dernier pour voir où j’en étais avec cet album-là. Dans ces cas-là, même si tu enregistres un après-midi, se confronter à l’exercice permet de voir assez bien ce qui va et ce qui ne va pas et c’est à cette occasion que j’ai rencontré quelqu’un qui m’a dit qu’il cherchait avec son équipe à réaliser un album entièrement piano, mais très travaillé, qui ne sonne pas comme du piano, et il m’a fait la proposition musicale qui est devenue « Le Film II », qui devait être l’instrumental de la chanson « Le Film », mais finalement on l’a gardée en instrumentale, et ils ont été hyper impliqués aussi bien dans la création musicale autour du piano que dans l’évolution de l’histoire. Donc « on » a pris toutes les décisions à deux ou trois. J’ai tellement l’habitude de travailler de manière très individuelle, à la première personne ; j’arrive avec mon truc, mes chansons et je suis tellement longtemps « égocentré » ou seul, dans une première phase, qu’après j’ai besoin d’être plusieurs. Et je dis souvent « on » parce que cela ne marcherait pas s’il n’y avait pas à un moment donné un relais qui consolide cette chose encore un peu fragile qui contient beaucoup de choses très voisines du résultat mais pas tout à fait. C’est le relais qui fait grandir, parce que le travail collectif de mise en forme, le travail formel opéré sur quelque chose d’intime n’abîme pas cet intime, au contraire, il le rend digeste ; le prisme des autres et le travail, c’est ce qui permet de prendre de la distance et de faire que le public ne soit pas gêné de choses trop intimes.

Pour emmener l’album sur scène, vous allez lui apporter une dimension « spectacle » ?

Ça va être très décevant à ce niveau-là. Si « Memory » utilisait beaucoup la vidéo, là, je ne veux pas être dans la surenchère par-dessus les images des chansons. Donc j’ai décidé de prendre le parti pris inverse, de revenir à quelque chose de beaucoup plus simple, de ne pas coller aux sons de l’album qui est un son très particulier et très travaillé. Donc je ne vais m’obliger à rien avec le disque. Si ce n’est qu’un disque de ce type est fait pour être touchant. Et le spectacle doit être touchant lui aussi mais ça passera par d’autres moyens : s’il y a une chose qui le soit, touchant, il fait revenir à un truc plus simple, plus proche de ce que je faisais au début, seul en scène et piano-voix, quelque chose de très intime.

Vincent Delerm est à l’honneur toute la journée de la sortie de son disque le 25 novembre sur France Inter. Il nous guidera entre autres dans l’exposition Raymond Depardon du Grand Palais.
Pour ses concerts parisiens, il a choisi la salle intimiste du Théâtre Dejazet du 4 au 29 mars 2014 (relâches les dimanche et lundis)

Visuel © : Aglaé Bory.

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Yaël Hirsch
Co-responsable de la rédaction, Yaël est journaliste (carte de presse n° 116976), docteure en sciences-politiques, chargée de cours à Sciences-Po Paris dont elle est diplômée et titulaire d’un DEA en littérature comparée à la Sorbonne. Elle écrit dans toutes les rubriques, avec un fort accent sur les livres et les expositions. Contact : [email protected]

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