Musique

Au Palais Garnier, Hippolyte et Aricie dans la machine à remonter le temps

Au Palais Garnier, Hippolyte et Aricie dans la machine à remonter le temps

12 juin 2012 | PAR Christophe Candoni

Leurre de reconstitution historique, illusion de spectacle vivant, l’Hippolyte et Aricie donné à l’Opéra Garnier dans une mise en scène d’Ivan Alexandre se réclame d’une fidélité absolue aux canons esthétiques propres à l’époque de sa composition par Rameau mais creuse un fossé évident, anachronique avec le public, vieillissant mais bien d’aujourd’hui, qui se trouve en 2012 face à un théâtre d’un autre âge. Assurément, la production, par ses attraits coquets, flatte les yeux (le spectacle est fait pour eux) mais moins l’esprit car elle ne dit rien sur l’oeuvre, ne produit pas de sens, n’en livre aucune vision. Et le spectacle finit par ennuyer, certes agréablement, mais ennuyer quand même.

Ivan Alexandre refait ce que Benjamin Lazare sert quotidiennement et à toutes les sauces à l’opéra comme au théâtre, il se fait plus archéologue que metteur en scène et tente la reconstitution d’une représentation baroque forcément partielle et fantasmée  malgré un souci exemplaire d’en restituer les codes et techniques, de la machinerie à la gestuelle telles qu’elles auraient été au siècle classique. Cette approche stylistique qui consiste à se mettre dans les pas de la tradition la plus archaïque est nécessairement réductrice. Surtout qu’ici, elle ne conserve finalement que les conventions pesantes qui brident le jeu et manque d’un vrai sens du plateau pour insuffler une énergie et une respiration vraiment théâtrales.

Comme il se doit, la scène est donc un tréteau sans relief, très faiblement éclairée comme par des chandelles provenant de la rampe (Hervé Gary aux lumières). Par l’utilisation de toiles peintes maronnasses (Antoine Fontaine), elle joue avec la perspective et le trompe l’œil, avec les apparitions des cintres (univers divins d’où descend Diane sur un croissant de lune ou Jupiter dans une mer de nuages en carton-pâte) ou des trappes (sombre abîme des enfers) qui paraissent abusives.

Tout fonctionne mais semble en dessous de ce qu’une représentation baroque pouvait exercer comme attractivité spectaculaire sur le public du 17e siècle. Est-ce la distance du temps qui donne l’impression d’une absence de magie que requiert pourtant la forme choisie. Sur la scène de l’Opéra Garnier ne se déploie ni fantaisie, ni exubérante pyrotechnie. Peut-être est-ce une forme de sagesse, de modestie de la part du metteur en scène ou serait-ce une incapacité à donner vie à sa peinture figée.

De la belle distribution réunie, il y a eu de légères déceptions et des jolies miracles. Les rôles-titres, Aricie et Hippolyte respectivement interprétés par Anne-Catherine Gillet et Topi Lehtipuu sont biens, fraîcheur incontestable, voix claires et légères, mais inconsistance qui les rend scéniquement en retrait, peu aidés par la surcharge décorative des costumes qui leur ôte toute expression. Plus brillants, plus attirants, Stéphane Degout est Thésée avec sa présence charismatique et une voix somptueuse, sombrement sonore et caressante, Sarah Connolly est Phèdre, pleinement dramatique et émouvante.

Emmanuelle Haïm dirige sans force démonstration son propre ensemble en fosse. Le concert d’Astrée joue souvent alerte et fort. La direction pêchue, offre de beaux moments surtout lors des parties de ballet et une tempête déchaînée mais il lui manque quelque chose de soyeux et suggestif dans les morceaux lents, un frémissement plus prononcé, une rondeur pour séduire davantage.

Rien de ridicule, rien de grandiose non plus. Le spectacle est plutôt d’une belle facture, d’une certaine élégance mais se présente plus fade que majestueux et surtout d’un intérêt dramatique modéré puisque la direction d’acteurs y est inexistante. Les chanteurs y sont réduits à se faire les cintres de costumes opulents. On cherche des corps en vain dans un opéra qui ne parle pourtant que de désir, de passion, de sentiments contrariés car interdits. Pour cela il y aurait les parties dansées si elles étaient moins sommaires et répétitives. Là aussi on attendrait un éclat plus spectaculaire si on se référait à ce à quoi pouvait ressembler le faste d’une « vraie » représentation baroque.

Photo © Patrice Nin

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Christophe Candoni
Christophe est né le 10 mai 1986. Lors de ses études de lettres modernes pendant cinq ans à l’Université d’Amiens, il a validé deux mémoires sur le théâtre de Bernard-Marie Koltès et de Paul Claudel. Actuellement, Christophe Candoni s'apprête à présenter un nouveau master dans les études théâtrales à la Sorbonne Nouvelle (Paris III). Spectateur enthousiaste, curieux et critique, il s’intéresse particulièrement à la mise en scène contemporaine européenne (Warlikowski, Ostermeier…), au théâtre classique et contemporain, au jeu de l’acteur. Il a fait de la musique (pratique le violon) et du théâtre amateur. Ses goûts le portent vers la littérature, l’opéra, et l’Italie.

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