Musique
Allemagne : la centrale électro, genèse

Allemagne : la centrale électro, genèse

29 mars 2011 | PAR Pascal

En allemand, « centrale électrique » se dit « krafwerk ». Centrale électrique ! Choix du nom de l’ennemi, choix politique, choix intellectuel du politiquement incorrect. A l’heure où le monde de l’après-guerre gère la décolonisation et la reconstruction de l’espace économique, où les poètes américains et les mouvements rock naissent des Beaux-Arts et délivrent leurs chants contestataires, l’intelligentsia allemande, irrévérencieuse et pacifiste du côté ouest, crie du cœur et des neurones en 68 et façonne son mur de la paix face à des Länder divisés, prenant pour vecteur culturel l’électronique, elle-même naissante. Genèse !

Ils se nomment Amon Düül, Can, Tangerine Dream, Klaus Schulze, Ash Ra Tempel, Popol Vuh, Kluster, Kraftwerk. Points communs ? Ils sont nombreux. Tous membres d’une communauté intellectuelle dans les années soixante, tous adeptes de l’électronique et de l’expérimentation qui rendit leur discographie délicate, voire impossible à réaliser, tous pacifistes et altermondialistes, tous musiciens classiques, tous du même côté du mur dans le triangle Berlin – Cologne – Düsseldorf, tous urbains. Cerise sur le gâteau : individuellement ou en groupes, ils sont tous vivants, ce qui n’est pas le cas des héros anglo-saxons. En quarante ans, leur musique a évolué au rythme du progrès technologique et de la difficulté que les musiciens conceptuels ont à vivre ensemble. Si le collectivisme était un idéal communautaire – dont nous avions également en France un exemple avec le remarquable Gong de Steve Hillage -, l’ego et la vie au fil des albums créèrent des séparations et quelques retrouvailles. Pour le public, voire le jeune public, la référence reste la genèse du mouvement electro allemand, essentiellement synthétique à cette époque.

Quand l’expression politique a un goût de guitare folk, de batterie et de basse ronflante côté Amérique, nos créatifs Allemands en enfants du Bauhaus se plongent dans le progrès technologique. « Quitte à tout reconstruire, fonçons dans la modernité avec les outils en évolution ! » : telle pourrait-être leur maxime. « Expérimentons, créons des mouvements ondulatoires et des happenings ». Ce que, par ailleurs, les chorégraphies de Pina Bausch révèleront. Si, de nos jours, la performance electro reste individuelle, dans les années 70 elle est un fait communautaire. Le seul à s’en défaire rapidement sera le remarquable Klaus Schulze qui après la création d’Ash Ra Tempel puis de Tangerine Dream suivra un parcours en solitaire, n’en rendant ses performances que plus incroyables.

Un lieu. Les premières expressions de l’electro, parfois aux accents bruitistes, fut le Zodiak Free Arts Lab, surnommé le Zodiak Club où les groupes devaient attendre que les étudiants en théâtre aient fini leurs travaux et performances pour pouvoir jouer, en faisant ainsi ce qui restera dans l’esprit electro « un lieu de nuit ». Lieu consacré à la musique expérimentale de Berlin-ouest, fondé par Conrad Schnitzler (le créateur de l’excellent et trop peu connu Kluster, puis de Tangerine Dream première version) , Hans-Joachim Roedelius et Boris Schaak, intellectuels notoires tous les trois ayant vécus la guerre adolescents ou presque. C’est dans ce lieu qu’émergea la « Kosmische Musik » plus tard surnommé « Krautrock », la musique de chou, comme la choucroute. L’expérience, trop bruyante, ne dura que quelques mois (clôture en 1969), l’attitude de la Schaubühne demandant à calmer un peu les choses ou l’hyperactivité de la scène musicale berlinoise à cette période, conduisant à l’ouverture d’autres salles.

Méditations électroniques

Ash Ra Tempel : Klaus Schulze, batteur et claviériste, fonde avec le guitariste Manuel Göttsching ce groupe qui aura une réputation d’instabilité ayant une peine incroyable à composer les titres. Leur réputation de scène et les arguments de Klaus leur permettront de réaliser leur premier album éponyme qui remportera un énorme succès en 1971.

Can : Can construisait sa musique autour d’improvisations très libres, retravaillées en studio par la suite, un peu à la façon des « cadavres exquis » surréalistes. Le groupe a connu de vrais succès avec deux albums Tago Mago (1971) et Ege Bamyasi (1972). Leur style planant extrêmement progressif influencera tant la musique d’avant-garde du moment, que le rock expérimental, l’ambient, la new-wave et bien évidemment l’electro.

Tangerine Dream : Groupe ne composant qu’aux synthétiseurs, fondé par Edgar Froese étudiant en peinture et sculpture, en 1967. Conrad Schnitzler et Klaus Schulze sont les membres de la première formation. Musique lente et progressive rythmée par des séquences électroniques provoquées par un séquenceur permettant de faire des boucles.

Amon Düül est à l’origine une communauté artistique allemande créée en 1967. Ils sont considérés comme les pionniers du krautrock avec Can et doivent leur nom à une divinité égyptienne (Amon) et un personnage de fiction turc (Düül). Suite à une scission, deux groupes se sont alors constitués. Klaus Schulze fit partie de la première version jusqu’en 1970, date à laquelle Amon Düül II vit le jour. Le groupe existe toujours.

Kraftwerk est vraisemblablement LE groupe phare allemand (Düsseldorf). Fondé en 1970 par deux étudiants en musique classique Florian Schneider-Esleben (flûtiste et violoniste)  et Ralf Hütter (pianiste et organiste). Ils influenceront tant la musique new wave des années 80 que la musique électronique en général dans le monde. De plus, l’utilisation des séquences, les aspects obsessionnels, l’utilisation de la voix synthétisée (vocooder) ainsi que des premières boîtes à rythme et batteries électroniques définiront les prémices du « self made music », des performances minimalistes et des premières compositions « informatisées » (Atari et Apple).

Popol Vuh restera le lien entre l’image et le son. Fondé en 1969  autour de Florian Fricke, ils composeront la majeure partie des musiques de films de Werner Herzog : Aguirre, la Colère de Dieu, Cœur de verre, Nosferatu, Fitzcarraldo, Cobra Verde, Ennemis intimes.

A chaque monde sa révolution intellectuelle et artistique, à l’Allemagne de l’ouest ses « urbanistes » de l’autoroute electro, ses architectures sonores, ses concepts, ses modules, ses centrales électriques et son militantisme pacifique et anti-nucléaire qui le suit. Soirées de rêve, boucles entêtantes, nappes étirées de sons, claviers épars et électricité à tous les étages, happenings et voltage sous contrôle ou pas : ici naît une culture de la liberté qui plonge tête la première dans l’innovation technologique des paradis retrouvés, alliant battements de cœurs et neurones, comme un courant continu, prêt à fissurer le mur du son d’une nation partagée en deux et aujourd’hui délivrant la seule innovation après le rock’n’roll : l’electro, libre.

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Pascal

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