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Sukkwan Island de David Vann, Prix Médicis étranger, très beau roman au cœur des ténèbres

28 décembre 2010 | PAR Olivia Leboyer

David Vann est né en Alaska, dans une famille de chasseurs-trappeurs. Sukkwan Island, roman d’une noirceur sidérante sur les rapports père-fils, repose sur un substrat autobiographique. Une œuvre au noir, superbe, qui a reçu le Prix Médicis étranger.

Le Prix Médicis étranger pour un roman vraiment étrange, terrible, que l’on a envie d’arrêter quasiment à chaque page. Pourtant, on ne peut s’empêcher de continuer à lire, fasciné, bluffé. David Vann écrit dans un style sec, limpide, d’une précision douloureuse. Que raconte-t-il ? L’histoire, à peine concevable et cependant tristement réaliste, d’un père immature, geignard, qui décide sur un coup de tête de partir vivre un an sur une île déserte en compagnie de son fils, un adolescent de treize ans. Divorcé deux fois, l’homme pense recréer, en pleine nature, une sorte d’équilibre harmonieux avec un fils qu’il connaît à peine. Le jeune garçon a accepté, essentiellement, pour ne pas avoir à se reprocher plus tard de n’avoir rien fait pour soutenir son père à la dérive. Alors, sur l’île, il leur faut pêcher, chasser, construire un abri pour stocker la nourriture pour l’hiver… Toutes ces choses que le père croyait maîtriser, mais qui s’avèrent en fait extrêmement compliquées. Le rêve de la vie dans une cabane loin du monde, à la Henry David Thoreau dans Walden ou la vie dans les bois, tourne rapidement au cauchemar éveillé. Le père et le fils n’ont rien à se dire : sauf la nuit, où l’homme, insomniaque, abreuve l’adolescent de confidences poisseuses sur ses rapports avec les femmes… Et lorsque l’inévitable se produit, le roman se poursuit tranquillement sur une centaine de pages encore ! Comme si l’horreur n’avait pas de terme.
Sukkwan Island est un roman extraordinaire, qui ne tombe jamais dans le pathos ou la facilité. En le lisant, on accepte de se plonger dans une réalité immonde, désespérée, mais hélas profondément humaine. Les sentiments, d’une dureté stupéfiante, sont à la fois complexes et élémentaires. Et la nature, trop belle, sauvage et muette, ne peut malheureusement rien pour soulager les angoisses de l’homme. A lire absolument !

« Sukkwan Island » de David Vann, éditions Gallmeister, 2010 pour la traduction française, 192 pages, 27 euros 70. Prix Médicis étranger.

Extrait : « Son père avait retrouvé sa bonne humeur, il faisait frire des œufs, des galettes de pomme de terre et du bacon. Roy faisait semblant de somnoler et d’avoir du mal à émerger parce qu’il voulait réfléchir et qu’il n’était pas encore prêt à rejoindre son père dans la joie et dans l’oubli. » (p. 34)

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Olivia Leboyer
Docteure en sciences-politiques, titulaire d’un DEA de littérature à la Sorbonne  et enseignante à sciences-po Paris, Olivia écrit principalement sur le cinéma et sur la gastronomie. Elle est l'auteure de "Élite et libéralisme", paru en 2012 chez CNRS éditions.

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