Livres

Siri Hustvedt, Elégie pour un Américain

23 septembre 2010 | PAR Yaël Hirsch

Après le très marquant « Tout ce que j’aimais » (2003, Babel), Siri Hustvedt continue d’interroger dans sa fiction l’identité américaine par le biais de voix masculines. « Elégie pour un Américain »est directement inspiré de l’histoire du père de l’auteure, Lloyd Hustvedt, puisqu’elle a copié des paragraphes entiers des mémoires de ce pionnier norvégien.

Après la mort de leur père Lars Davidsen, professeur d’Histoire, Erik et Inga interrogent son passé d’immigré norvégien. Le frère et la sœur sont dans une période difficile de leur vie : Erik a été quitté par sa femme et lutte contre sa dépression, alors que lui-même est psy et aux prises avec des patients difficiles. Sans enfant, il loue une partie de sa maison à la belle Miranda, d’origine jamaïcaine, et à sa petite fille Eglantine. De son côté Inga est veuve d’un auteur déjà embaumé de son vivant et avec qui elle a vécu vingt ans de folle passion. Sa fille, Sonia, a été traumatisée par le 11 septembre. Dans « Elégies pour un Américain », l’on retrouve tout ce qui fait le sel des romans de Siri Hustvedt : la vie vibrante de New-York, surtout autour de Columbia. Des personnages de femmes fortes et séduisantes mais qui savent se laisser envoûter par les hommes, où sombrer dans de terribles migraines psychosomatiques, des descriptions intelligentes et détaillées de tableaux ou de cas cliniques de psychologie, et une minutie psychologique qui lui permet d’écrire à la première personne du masculin singulier. L’auteure s’amuse même à rappeler cinq ans après le narrateur de « Tout ce que j’aimais », Leo Hertzberg lors d’un dîner chez Inga en l’honneur de la maman des deux héros du livre. L’historien de l’art est âgé, presque aveugle, et Inga doit lui faire la lecture le soir. C’est aussi le rescapé d’un autre monde, un monde d’avant le 11 septembre où il était encore possible de faire le baisemain aux dames. Celui dans lequel la jeune Sonia doit évoluer est plein de requins prêts à se nourrir de ragots sur son défunt père Mark, un monde de solitude forcenée où seul l’appel d’air vers l’épopée de l’immigration et les années de solitude vécues par le grand-père Lars lors de son ascension sociale en tant qu’universitaire dans le Minnesota et de la période américaine de la grande dépression peut venir contrebalancer la peur en rappelant les solides racines de la famille Davidsen.

Siri Hustvedt, « Elégie pour un Américain » (« The sorrows of an American »), trad. Christine Le Bœuf, Actes Sud, 23 euros.

« Mon père s’était laissé submerger par sa jeunesse. En devenant l’historien de son propre passé d’immigrant, il avait trouvé un moyen de revenir sans cesse chez lui. A l’instar d’innombrables neurologues, psychiatres, et analystes que je connais, qui souffrent précisément des maux qu’ils espèrent guérir chez les autres, mon père avait apaisé grâce au métier qu’il s’était choisi la plaie à vif qu’il portait en lui » p. 233-234

Stéphanie Janicot, Dans la tête de Shéhérazade
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Yaël Hirsch
Co-responsable de la rédaction, Yaël est journaliste (carte de presse n° 116976), docteure en sciences-politiques, chargée de cours à Sciences-Po Paris dont elle est diplômée et titulaire d’un DEA en littérature comparée à la Sorbonne. Elle écrit dans toutes les rubriques, avec un fort accent sur les livres et les expositions. Contact : [email protected]

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