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Rencontre avec Ali Magoudi

Rencontre avec Ali Magoudi

12 novembre 2011 | PAR Sixtine de The

En ce moment en librairie avec Un Sujet Français (voir notre critique), le roman-vrai de la vie romanesque de son père, le psychanalyste Ali Magoudi nous explique la genèse de cette entreprise d’excavation.

– Vous expliquez au début de votre ouvrage que votre père vous a dit toute sa vie que sa vie était un roman, et qu’un jour vous l’écririez. Quel fut le moment exact de votre décision d’y obéir, et pourquoi ?

Le début de mon enquête correspond aux premiers questionnements de mon fils sur mes parents qui étaient décédés. Je me suis dit alors que si moi je m’en étais contenté, je ne pouvais pas lui laisser en héritage un passé aussi « troué ». C’est donc la question de la transmission qui se pose, à un moment donné et pas à un autre.

– Et combien de temps a duré votre enquête ?

Elle a duré trois ans. Et si je n’ai pas fait l’enquête avant, c’est que les enfants n’ont jamais envie de savoir quelles sont les réalités qui se cachent derrière le silence des parents et qu’à un moment donné, il y a une collusion entre le silence du père ou des parents, et l’inhibition du fils : on se dit, s’il y a tant de secrets, doit-il y avoir des raisons, ou est-ce que ces raisons, il faut les respecter ? Si le père n’est pas le père qu’on croyait, on n’est plus le même fils !

– Justement, vous écrivez  à un moment dans votre livre : « Savoir, ne pas savoir. Dans l’exploration du passé que j’entreprends, mon esprit est tiraillé par des désirs antinomiques : espérer les trouvailles et les provoquer, les craindre et se débrouiller pour ne rien trouver. » Est-ce ce paradoxe qui a été le moteur de votre recherche, et est-ce pour ça que vous mettez tous les détails de l’enquête ?

Oui, et ce pour plusieurs raisons. Je me suis dit que mon lecteur allait être intéressé par l’histoire que je raconte, et que celle-ci allait le renvoyer à son histoire à lui, lui donnant ainsi des clefs de recherche. J’aurais du appeler ça Archives, mode d’emploi ! D’autre part, je me suis dit qu’il fallait que je donne tous les détails, dans la mesure où l’enquêteur est tellement pris dans son inhibition et dans sa volonté de ne pas trouver, que si je mettais tous les détails, j’aurais des lecteurs qui, en me lisant, pourraient corriger les impasses dans lesquelles je me serais fourvoyé malgré moi !

– Et, vous n’avez pas été tenté de choisir le biais de la fiction pour éviter certaines impasses, justement ?

Il y a deux ou trois moments où je l’indique, oui. Mais ce que je pense, c’est que finalement, ce que je trouve sur mon père, représente beaucoup de choses, et en même temps ce n’est pas grand-chose… Mais il me semble que ce qui est intéressant n’est pas tellement ce que je trouve, mais plutôt l’enquête que je mène. Je trouve des traces d’un inconnu parmi les inconnus, et qui n’a pas eu le droit d’être cité dans un livre. Donc, à partir de là, la fiction n’a pas d’intérêt. En d’autres termes, c’est un « roman vrai » : il s’agit quand même d’une vie très romanesque !

– Vous abordez essentiellement la question de l’identité dans votre livre, dans quel sens l’appréhendez-vous exactement ? Identité culturelle, politique, religieuse… ?

Déjà, pour commencer par le titre, il s’agit un pied de nez polysémantique, puisque le titre de mon livre, ce n’est pas Un Sujet français, mais c’est Ali Magoudi, Un Sujet Français, donc déjà sur la couverture il y a une espèce de paradoxe. Or, par les temps qui courent, je voulais écrire que ce n’était pas antinomique du tout… ! Après, c’est aussi justifié par le fait que ma première découverte a été que mon père, né en Algérie (alors département français) est français. Mais, par obligation juridique, il n’est pas français de plein droit, mais français de droit local. Et donc ça signifie que, pour ses affaires courantes, il relève du droit musulman, et que pour des affaires exceptionnelles, il dépend du droit français. Il y a donc deux types de populations en Algérie : une population « normale », et l’autre, reléguée pour ses affaires courantes au droit musulman. Or, dans les années 1930, on est en république, et le droit musulman a cours ! Donc il y a là pour moi une première surprise : mon père ne me l’avait pas dit, et ce n’est pas quelque chose qu’on nous apprend à l’école. Donc j’ai voulu partir de cette ambiguïté première par rapport à l’histoire de l’Algérie.
Et aussi bien sûr, le terme sujet renvoie à la notion de sujet de la conscience, c’est un sujet naturel…
Ce que je veux dire aussi, c’est qu’une identité est toujours composite, il n’y a jamais de sujet pur, et que donc, dans la transmission il y a toujours de la perte. Par exemple, mon père ne m’a transmis – culturellement parlant – pas grand chose. Après, ma langue maternelle est le polonais, mais comme j’ai peu l’occasion maintenant de la pratiquer, je ne l’ai pas apprise à mon fils. Et ce n’est pas très grave tout ça. La peur que la culture des parents disparaisse est stupide, parce qu’il y a des collectifs qui continuent d’exister, la Pologne ou l’Algérie continueront d’exister, quoi qu’on fasse.

– Ce qui explique votre volonté de ne faire intervenir non seulement aucun pathos, mais aussi aucune espèce de jugement moral par rapport à votre père ?

Absolument, et ce qui est très intéressant, c’est que si j’avais écrit à la fin de mon livre que mon père a été un collaborateur nazi patenté, mes amis ne m’auraient pas regardé de la même manière… C’est quand même un peu étrange, non ? Moi je n’ai rien fait ! Et c’est parce que le jugement moral vient surtout du collectif, et pas de l’individu. Donc il y a bien quelque chose qui empêche les enfants d’aller voir ce qu’il y a du côté de leur famille, parce qu’il en seraient responsables.

– Vous avez travaillé à partir d’archives, mais aussi de témoignages. Comment en avez vous ressenti la différence ?

J’ai commencé mon livre avec le fait que lorsque je demande à mon frère et à ma sœur ce qu’ils savent de l’itinéraire et de l’histoire de notre père, j’ai reçu deux versions radicalement différentes. Les archives peuvent se tromper, mais si on les recoupe, il y a quand même un effet de vérité qu’il n’y a pas dans le témoignage. Ensuite, avec les archives, on peut aller faire parler les témoins, et c’est justement cette rencontre qui peut révéler, je ne dirais pas une « vérité », mais un autre « récit sur soi-même ».
C’est-à-dire qu’on est rien d’autre que le récit qu’on est capable de produire sur soi-même.

Photo : Ollivier Roller

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Sixtine de The

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