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Rachid Mimouni ou l’Algérie à travers le cœur et l’esprit – Portrait d’un écrivain engagé

Rachid Mimouni ou l’Algérie à travers le cœur et l’esprit – Portrait d’un écrivain engagé

01 novembre 2012 | PAR Ruben Moutot

Vous ne trouverez guère ses ouvrages dans les librairies orientales de la rue Jean-Pierre Timbaud ou encore dans les petites ruelles de la ville d’Alger. Il faut chercher un peu plus loin pour dénicher l’un de ses textes. Bien que viscéralement attaché à son pays, il fait partie d’une autre Algérie. Une Algérie qui ne descend pas dans la rue pour manifester avec le FIS (Front Islamique du Salut), qui ne s’abandonne pas à un discours manichéen et antifrançais, pas l’Algérie qui a assassiné le poète Youcef Sebti, le comédien Abdelkader Alloula ou encore le libraire Joaquim Grau. Non, une Algérie lucide, partisane d’un dialogue apaisé. Une Algérie que l’on n’entend pas (ou peu) mais qui demeure là, dans le murmure silencieux d’une société en crise.

Confronté à une forte censure en Algérie, la plupart de ses romans sont publiés en France. Il y est plus connu que dans son pays d’origine et écrit d’ailleurs dans la langue de Molière. A l’occasion de la commémoration du treizième anniversaire de sa disparition au centre culturel de Boudouaou le 13 février 2008, l’écrivain Mohamed Lakhdar Maougal a déclaré : « Le livre de Mimouni (Le Fleuve détourné; 1983 ; Stock) a été un grand événement qui avait enrichi le débat littéraire et politique en France alors qu’il était complètement occulté en Algérie ». On y lit «  Les hommes et les oueds de ce pays se ressemblent : ils ne connaissent pas la mesure, ils sont à sec ou débordent. J’attends la crue imprévue, irrésistible et violente, qui viendra balayer tous ces monceaux d’immondices. »

Né le 20 novembre 1945 à Boudouaou, à quelques kilomètres d’Alger, dans une famille paysanne et pauvre, il fait de brillantes études, et ce malgré son enfance maladive. Etudiant à Alger, il obtient sa licence en sciences commerciales en 1968. Porté par le vent contestataire français de l’époque, il persévère pour devenir écrivain et pour défendre ses idées, sans jamais fléchir. L’étymologie en arabe du prénom Rachid vient de l’expression « bien guidé, qui à la foi ».

Après un début de parcours dans l’enseignement – du professeur, il gardera l’accessibilité et la hauteur – il occupe plusieurs postes à responsabilité dans l’administration ; membre du conseil national de la culture, puis président de la fondation Kateb Yacine ou encore président de l’avance sur recettes.

Cette administration il la connait bien et la critiquera vivement par la suite. Dans le Manifestant (recueil de nouvelles La ceinture de l’ogresse, 1990, Mots), il dépeint l’aventure d’un jeune homme qui décide de défiler le 1er mai (en l’honneur du Président) malgré l’interdiction des autorités algériennes. Interpelé par une police déstabilisée devant l’inextricabilité de la situation, il finira par être condamné à mort pour le motif « d’’atteinte à la sureté extérieur et intérieure de l’Etat ». L’auteur prête ces mots au policier algérien « Je vais devoir tenir le langage de la clarté. Si tu as voulu jouer au malin, je te préviens que tu vas le payer très cher. Dans ce pays il n’y a que deux tabous : le Prophète et le Président. L’un et l’autre sont, par définition, intouchables, critiquer l’un, c’est vouloir mettre à bas l’Islam, critiquer l’autre, c’est vouloir mettre en l’air la Révolution ». Ce style, souvent comparé à celui de Kateb Yacine, traduit un réalisme stylistique enrichi d’évènements irrationnels, une littérature critique et même moqueuse d’un système administratif postcolonial non sans rappeler le roman de Kafka, Le procès.

Il proteste et écrit ; sur la bureaucratie, la guerre, ou encore l’indépendance ; et continue de veiller une fois cette dernière conquise, dénonçant cette réalité amère qui a remplacé l’horreur de la guerre, et qui a fait taire les idéalistes révolutionnaires. Profondément déçu par la montée de l’intégrisme, il est bouleversé par la mort de son ami, l’écrivain Tahar Djaout, assassiné par des extrémistes le 26 mai 1993, dans la banlieue ouest d’Alger. Il lui dédie alors son dernier roman, La Malédiction (1999 ; Stock), par cette phrase « A la mémoire de mon ami, l’écrivain Tahar Djaout, assassiné par un marchand de bonbons sur l’ordre d’un ancien tôlier ». Dans ce roman, il met en scène plusieurs personnages qui forment un groupe de résistance face à la montée de l’intégrisme en Algérie, au début des années 1990. Il y traite notamment du statut des femmes : « Une fille comme moi, qui se maquille, fume, et se permet de temps à autre un verre de whisky, c’est clair, c’est une Fatma couche-toi-là. Le drame, c’est que les autres femmes pensent de même ».

 

En 1992, il est l’objet d’une Fatwa dans les principales mosquées de la capitale, tout comme l’écrivain Salman Rushdie trois ans plus tôt, autre figure de la liberté d’expression. Au cours de l’émission Apostrophes du 11 avril 1989, il déclare d’ailleurs à propos de l’auteur des Versets Sataniques (1988 ; Plon) « Je peux comprendre qu’on limite la liberté d’expression. Mais rien ne peut justifier un appel au meurtre ». Lorsque la condamnation à mort est placardée à quelques centaines de mètres de chez lui, Rachid Mimouni se refuse à changer de domicile. Il garde les mêmes habitudes.

Il ne se décourage pas face à une censure qui n’a pas le courage de s’avouer et qui selon ses propres mots « estropie, édulcore le plus bénin des textes, une hérésie utilitariste qui veut privilégier l’ouvrage scientifique et technique en repoussant d’un revers méprisant ce qu’on commence à qualifier de littérature » (Hafid Gafaiti ; Entretien avec Rachid Mimouni dans Tombéza ; Robert Lafont ; 1984). Il ne peut faire publier son premier roman, Le Printemps n’en sera que plus beau (1995; Stock), qu’après des années d’attente et d’innombrables embûches bureaucratiques. Il y décrit la guerre d’Algérie à travers l’histoire de trois personnages : Djamila, une militante pour l’indépendance, dont tombent amoureux un jeune algérien et un militaire français. L’algérien, dans une fin tragique, finira par tuer la femme qu’il aime, sous les yeux de son rival. L’ouvrage suscite rapidement la polémique. Face à un pouvoir qui ne supporte pas la remise en cause, Rachid Mimouni, sans appui, isolé du monde extérieur, fait front, seul. « Si hier, avec courage et talent, nos aînés se sont levés pour dénoncer l’oppression coloniale, leurs épigones ne doivent pas se tromper d’époque », écrit-il alors dans la presse (Le soir d’Algérie).

 

Lorsqu’il se résout à quitter son pays, en 1993, c’est pour s’établir à Tanger avec sa femme et ses trois enfants. Il y tient une chronique sur les ondes de la radio Médi 1. Avant de partir, il répétait souvent « si je quitte l’Algérie, je perds mes sources de vie, je ne pourrai plus écrire ». Il n’y reviendra que pour y être enterré aux côtés de son père. Cette figure du père reste présente dans sa littérature et le thème de l’enfance lui demeurera cher. Dans Une paix à vivre (1995 ; Stock), il décrit ainsi son « paysan de père » fier d’accompagner son fils à l’Ecole Normale. Mêlant autobiographie et fiction, l’ouvrage retrace la vie d’un jeune algérien, Djabri, et se termine sur cette réflexion : « Il se vit, étendu sur le sol, recouvert d’un drap blanc, tandis que l’assemblée psalmodiait uniformément des versets du Coran. Il vit la tombe creusée pour lui et imagina les mains attentives et respectueuses qui le placeraient dans sa dernière demeure où, après tant de drames et de luttes, il pourrait enfin gouter la sérénité du repos définitif. Ces pensées ne lui inspirèrent aucune tristesse, il fut même content à l’idée  d’aller rejoindre, dans le sein de cette terre nourricière, ses parents et ses quatre sœurs…Il pensa à son enfance…Il comprit brusquement que la promesse de cette mort prochaine le libérerait de tous ses complexes, de toutes ses timidités, et qu’elle seule enfin était parvenue à l’exorciser de tous les démons de son enfance ».

 

Ses romans évoquent la prose d’Albert Camus, directe et concise, tout en profondeur et pleine de philosophie. Dans l’ombre de ses nouvelles, on perçoit la présence du théâtre de Beckett, à travers des situations dénuées de sens et sans solution, développant une philosophie de l’absurde, une réflexion existentielle, mais soucieuse d’un contexte social. Dans Histoire de temps (recueil de nouvelles La ceinture de l’ogresse, 1990, Mots) « Après la fugue de son débatteur, Belkacem se sentit bien seul. Il prit l’habitude de confier aux pages d’un cahier d’écolier ses réflexions sur l’ordre et le devenir du monde, ignorant superbement ces petites éruptions locales qu’il considérait comme plus bénignes que boutons de fièvre ».

 

Bien qu’issu d’une formation en mathématiques, il est très tôt attiré par la lecture et l’écriture. Son père le pousse à faire des études et l’inscrit dans une école française. La maitrise de la langue lui permet d’accéder aux grands classiques de la littérature. C’est en quatrième qu’il lit le livre qui le marque le plus, le grand Meaulnes d’Alain Fournier. Cet amour, il le partage et l’encourage même auprès des plus jeunes. C’est ainsi qu’il conseille à son ami, Boualem Sansal, de devenir écrivain, après l’avoir lu et lui avoir trouvé de grandes qualités littéraires alors que ce dernier n’écrivait encore que des ouvrages d’économie.

 

Il quitte finalement le Maroc pour la France quand son état de santé est déjà préoccupant. Son hospitalisation est tenue secrète car sa sécurité reste menacée. Après des soins intensifs et bien qu’il semble tiré d’affaire, il tombe dans le coma quelques instants après que des amis qui lui rendaient visite ne quittent sa chambre. Son ami, le chanteur Matoub Lounès qualifia par la suite cette disparition de «tragique fatalité qui colle aux talons de l’Algérie ». Il meurt d’une hépatite aigüe dans sa chambre d’hôpital le 12 février 1995 à Paris.

 

Le parcours de Rachid Mimouni, c’est avant tout une histoire d’amour, mais c’est aussi une histoire d’idées. Jamais avare de critiques sur son peuple, symbole d’un regard éclairé, il savait aimer son pays comme peu d’entre nous, il savait aimer avec exigence, perpétuant ainsi la fameuse phrase de Chateaubriand « Aimer, c’est bien, savoir aimer, c’est tout ».

 

 

 

 

 

 

 

Photo : Capture d’écran- Rachid Mimouni sur le plateau d »Apostrophes en 1989, INA.

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